La france va-t-elle se peupler d'éoliennes dans la prochaine décennie, ces moulins des temps modernes se dressant là où souffle une brise persistante ?
En ce début de siècle, les contemporains devront probablement s'habituer à ce nouvel élément d'urbanisme, comme l'ont fait avant eux, bon gré mal gré, les Allemands, les Danois, les Espagnols et, à l'intérieur de nos frontières, les habitants de Port-la-Nouvelle (Aude) ou de Dunkerque (Nord). Après avoir été dédaignée pour ses médiocres performances, cette énergie renouvelable est aujourd'hui dans l'air du temps.
L'amélioration du matériel a accru son efficacité. La volonté politique devrait assurer sa viabilité. L'arrêté sur le prix de rachat de l'électricité éolienne, signé par le gouvernement en juin, offre en effet aux industriels du secteur l'occasion d'un développement pérenne. En garantissant un tarif intéressant sur une longue période - 55 centimes le kilowattheure pendant cinq ans, puis un minimum de 35 centimes pendant dix autres années, uniquement pour des installations inférieures à 12 mégawatts -, cette ressource devient très attractive. Trop même pour la commission de régulation de l'électricité (CRE), organe consultatif créé en mars 2000, qui a émis un avis défavorable sur cet arrêté, dénonçant "les rentes indues" offertes aux producteurs "qui se traduiront par une augmentation significative" de la facture du consommateur, de l'ordre de 3 %.
Gros industriels
EDF, qui devra donc racheter l'électricité éolienne, estime que le surcoût se situera aux environs de 1 centime du kilowattheure. Après avoir longtemps entravé cette source d'énergie et freiné la récente négociation tarifaire, l'entreprise publique vient d'annoncer sa volonté d'installer 2 000 mégawatts d'ici à 2010... Pour ce faire, elle a acquis 35 % du capital de SIIF Energie, un des principaux acteurs dans le domaine des énergies renouvelables.
D'autres gros industriels de l'énergie commencent à lorgner sur un marché qu'ils se sont pourtant attelés pendant des décennies à marginaliser. Les groupes pétroliers misent ainsi sur l'offshore, là où les investissements sont les plus importants mais les gisements les plus alléchants. Shell Energies renouvelables a ainsi le projet d'implanter quarante éoliennes dans l'Atlantique, au large de l'île de Groix (Morbihan). Total Energie Développement travaille sur trois projets : au large du Languedoc, du Cotentin et du Finistère. Eole RES, société française adossée à un grand groupe britannique du bâtiment, multiplie les projets sur terre et en mer. Framatome investit également le secteur. "L'éolien est un enjeu industriel important", estime Patrice Brès, responsable de la filière énergies renouvelables de TotalFinaElf. D'ici dix ans, selon les experts, environ 10 000 mégawatts pourraient être installés en France, contre 70 mégawatts aujourd'hui (l'Allemagne dispose déjà de 6 000 mégawatts installés).
Formidable bagarre
Une formidable bagarre pour les meilleures places, les plus ventées, est donc lancée. La Corse et les DOM-TOM, où les producteurs bénéficieront de tarifs encore plus avantageux, sont les zones les plus prospectées, avec l'Aude. Dans ce département, qui dispose du plus fort potentiel de la France continentale, l'érection anarchique de gigantesques rotors, d'abord bien accueillis, entraîne aujourd'hui une opposition grandissante.
Ailleurs, dans le Larzac ou dans le pays de Caux, des associations se battent contre ces pylônes disproportionnés qui, à leurs yeux, défigurent le paysage. Jean-Michel Germa, président de France énergie éolienne (FEE), la fédération du secteur, s'inquiète des conséquences de l'avidité qui guette les chasseurs de vent. "Par des tarifs attractifs, on a ouvert les vannes, explique ce pionnier. On voit arriver des gens sans expérience, sans aucune responsabilité écologique, qui font n'importe quoi, ce qui entraîne le rejet de l'éolien par une population au départ favorable, comme c'est le cas actuellement en Corse." Le Comité de liaison énergies renouvelables (CLER) plaide pour une "déontologie" des acteurs.
Le succès de l'éolien dépendra aujourd'hui de sa capacité à se faire oublier.