Commission des sites et paysages de l'Aude
Monsieur le Préfet, Nous habitons une zone sauvage du département, les coteaux de La Piège, au sud de Castelnaudary. Certains d'entre nous en sont originaires et y sont attachés. D'autres, venus d'ailleurs, ont choisi d'y vivre, attirés par le caractère naturel, original et varié de ces vallons, de ces landes, de ces lignes de crêtes, plissements typiques du piémont des Pyrénées. L'habitat dispersé des fermes lauragaises ajoute au charme de ce paisible paysage. On prête même à ces reliefs calcaires des ressemblances avec la Toscane. D'ailleurs le chef-lieu de canton, Salles sur l'Hers, n'est-il pas jumelé avec une ville de l'Ombrie, voisine de la Toscane? Les paysages de l'Ombrie et de La Piège ont de réelles similitudes .
Des éoliennes dans le paysage
Et voilà que des entreprises venues d'ailleurs, et qui se moquent totalement de nos paysages, ont senti le vent et le profit. Elles projettent d'implanter ici, sur ces crêtes des communes de Payra sur l'Hers, Mireval et Fonters du Razès, une quinzaine d'éoliennes géantes mesurant, mât et pales compris, quelque 110 mètres (celles de Salsigne ne mesurent que 66 mètres). On comprend aisément la logique mercantile de ces entrepreneurs. Il s'agit ici de la société Energies du Midi. Elle présente ses projets déjà très avancés aux habitants des communes concernées dans des réunions. L'indignation des habitants de ces coteaux, devant la perspective de dégradation du paysage de La Piège, est attisée par les réponses de l'entreprise, des arguments où la mauvaise foi le dispute au mépris.
Les réponses de la société Energies du Midi à l'inquiétude des habitants :
- A propos de l'impact sonore, les responsables de la société Energies du Midi ignorent totalement le bruit lancinant effectivement produit par les générateurs des éoliennes à l'arrêt, par absence de vent. Quant au bruit des machines en fonctionnement, ils s'en soucient si peu que dans leur projet plusieurs éoliennes doivent être implantées, contre l'avis de certains habitants concernés, à moins d'un kilomètre des habitations.
- A propos de l'impact visuel voici leurs diverses réponses :
" L'impact visuel, c'est très subjectif !" disent-ils. Autrement dit, leur point de vue de personnes qui ne vivront pas avec les éoliennes (mais qui de loin en tireront les profits) vaut le nôtre, à nous qui devrons vivre avec toutes leurs nuisances. Pour convaincre les hésitants, la société Energies du Midi, dans ses réunions et dans sa brochure, présente une simulation photo idyllique : dans un pré, de jolies vaches paissent en premier plan et dans le lointain, noyées dans un flou bleuté, se profilent des éoliennes. Message subliminal : vous voyez qu'on ne vous gâchera pas le paysage! Si les responsables du projet mettent tant de soin à utiliser les perspectives qui les arrangent le plus (pourquoi dans la simulation n'avoir pas fait la construction inverse: pylônes au premier plan, vaches derrière?) c'est qu'ils savent que l'impact visuel est énorme! Dans la même brochure, le modèle de "grande éolienne" présenté avec ses dimensions mesure 30 mètres de mât, plus 13 mètres de pale. On est bien loin des 110 mètres des éoliennes en projet ici. Mais on nous répondra peut-être que la hauteur c'est subjectif!
- "Les éoliennes présentent un intérêt touristique", affirment les responsables du projet. Comment les croire? C'était peut-être vrai quand il n'y avait que quelques implantations dans la région, mais quand il y aura 2000 éoliennes dans l'Aude, les touristes passeront loin et iront séjourner dans d'autres départements!
- Autre réponse dans leur argumentation : "On a choisi d'implanter des éoliennes ici, parce que cette région est d'un intérêt touristique faible." Protestations dans la réunion devant un tel argument! Autrement dit, ils prétendent que si une région n'est pas classée cinq étoiles, on peut y saccager le terrain! D'autre part, c'est encore bien l'aveu que les éoliennes géantes, ça défigure un paysage.
- Et en dernière réponse, les responsables du projet lâchent l'argument suprême, celui qui les motive à être là, l'argument économique : "On ne peut pas toujours vivre d'amour et d'eau fraîche", disent-ils. Voilà des donneurs de conseils qui, en saccageant le paysage de la campagne, prétendent savoir à quel prix on peut vivre aujourd'hui en zone rurale. On n'a pas attendu ces leçons pour savoir comment on devait vivre dans La Piège. Des communes et des particuliers misent depuis longtemps sur la qualité et le respect de l'environnement, sur l'accueil et sur le tourisme vert, sans pour autant vivre en rustres.
Autres inquiétudes
D'autre part, dans ce projet les implantations sont totalement dispersées sur les crêtes et de façon irrégulière entre Payra, Mireval et Fonters. D'autres projets sont à l'étude ou attendus, pour les crêtes voisines de Villeneuve la Comptal et Fendeille, et pour celles de Génerville et Saint-Amans, ce qui devrait encore ajouter à l'anarchie et à la détérioration des paysages typiques. - Ce projet ne donne aucune indication sur la nature du poste transformateur, le poste de livraison, qui doit être implanté sur la crête au sud de Fendeille. - On sait d'autre part combien les voies d'accès aux chantiers pour ce genre de travaux sont catastrophiques dans le paysage : les boulevards qu'on doit ouvrir au bulldozer pour l'acheminement des matériaux et le passage des engins laissent des plaies énormes et irréparables dans le paysage. Au total, c'est peu dire que le paysage va être totalement bouleversé et modifié, et que ce qui en fait la spécificité va disparaître.
Le tourisme des sentiers de randonnée.
Si les responsables de la société Energies du Midi ne trouvent à ces collines qu'un médiocre intérêt touristique, les touristes marcheurs ne partagent pas cet avis. Or, le projet qui est présenté aux habitants des lieux dans une version dite définitive, montre que certaines éoliennes se trouveraient précisément sur le sentier de randonnée de la région ou à proximité immédiate :
- le sentier du Tour de Pays, Gaja - La Ganguise
- le sentier des Collines du Vent, Avignonet - Fanjeaux
suivent justement pendant plusieurs kilomètres le chemin de crêtes au milieu duquel doivent fleurir les éoliennes.
Signalons qu'en août 2001, le préfet de l'Ardèche a refusé l'implantation de douze éoliennes "sur une ligne de crêtes typiques du paysage cévenol,
géométriquement irrégulières" parce qu'"elles ne manqueraient pas d'altérer ce paysage" et parce que la superstructure du transformateur présentait "une forme qui ne s'accordait pas avec le caractère des lieux avoisinants".
Nous pensons donc que le projet en l'état est inacceptable car incompatible avec une sauvegarde raisonnable des paysages locaux et de leurs habitants.
Laisserez-vous parler la seule logique du profit?
Laisserez-vous défigurer un paysage auquel les habitants sont attachés, et que les randonneursamateurs de cette nature se plaisent à parcourir, mais qui ne peuvent faire entendre leurs voix face à la puissance de l'argent?
Nous comptons sur votre compréhension et votre diligence pour prendre en considération notre vive inquiétude, appuyer notre demande et lui donner une réponse.