Ce n'est pas une conversion à l'écologie. Mais dans l'immense plaine champenoise, où l'on pratique sans état d'âme une agriculture intensive pas franchement bio, de prospères exploitants s'intéressent désormais aux éoliennes. A La Chaussée-sur-Marne, un petit village de 664 habitants, vient de s'achever la construction de la plus grande éolienne de France. D'autres engins devraient suivre : «J'ai entendu dire que des gros propriétaires terriens du secteur voulaient se lancer là-dedans», dit André Castagna, le maire. Haute de 125 mètres, située au sommet de l'une des rares crêtes, l'hélice est visible à des kilomètres à la ronde. Cet objet, qui domine le paysage, ne sert pas qu'à produire du courant. Il a aussi donné des idées : certains ont pris conscience qu'on pouvait faire de l'argent avec du vent.
Connexion.
Hervé Huet est agriculteur, typique de la sociologie paysanne plutôt aisée de la région. Ce jour-là, il s'affaire autour de sa machine à produire de l'électricité. Les agents d'EDF sont sur place pour mettre son éolienne sous tension. Ils la connectent au réseau électrique, en attendant sa mise en service jeudi matin. Lorsque les pales seront livrées au vent, l'énergie produite pourra alimenter «600 foyers soit près de 2 200 personnes». Cette perspective le rend lyrique : «Ça fait 2 200 tonnes de CO2 dans l'air de moins chaque année... Voilà des chiffres qui causent !» D'autres causent moins, en tout cas Hervé Huet n'en parle pas. Volontiers bavard, l'homme devient très discret dès lors qu'on aborde des questions d'argent. Celle du coût de l'éolienne, par exemple. «C'est une opération privée. Cette question-là n'intéresse personne», tranche-t-il. En fait, pour mener le projet à bien, il lui a fallu mobiliser près de 1,9 million d'euros de capitaux. Les 560 000 euros de subventions (1) lui ont donné un sérieux coup de pouce. Mais, dans une région rurale où l'on s'arrache les arpents de terre lors des remembrements, l'argent demeure tabou. Chacun craint d'apparaître comme le nabab du coin. «Hervé Huet n'a pas envie que les gens des villages voisins se disent : "Quoi, il a pu débourser douze millions et demi de francs ?"», témoigne un notable. Outre les subventions, l'essentiel du projet a été financé par un emprunt. Et le remboursement des échéances ne posera guère de problème.
Depuis des lustres, EDF est tenue de racheter les surplus de courant produits par les particuliers. Mais cette pratique, autrefois marginale, est devenue un véritable enjeu depuis que l'Union européenne a fixé des seuils à atteindre en matière d'énergies renouvelables. Et que la technologie des éoliennes s'est améliorée. Mieux, un arrêté publié au Journal officiel en juin 2001 oblige désormais EDF à racheter au tarif de 0,0838 euro chaque kwh produit par les éoliennes et cela pendant les cinq premières années. Ensuite, l'obligation demeure mais le tarif devient dégressif. Cette législation qui vise à promouvoir les énergies renouvelables, garantit un retour sur investissement confortable à ceux qui se lancent dans l'aventure. «C'est vrai que tout ça fait partie d'un certain business. Mais je suis obligé d'avoir une réflexion de chef d'entreprise», argumente Hervé Huet. A raison d'une production d'électricité de l'ordre de 3,3 millions de kwh par an, l'éolienne de La Chaussée-sur-Marne devrait générer un chiffre d'affaires de 276 000 euros par an.
«Quand j'ai commencé à m'intéresser à l'éolien, je me suis dit: je m'amuse. Mais quand on se lance dans des projets comme ça, on devient forcément sérieux. Ça nécessite trois années de démarches administratives, il faut voir son banquier... C'est comme un joueur de foot : au départ, c'est un jeune qui s'amuse. Après, arrivent les contrats professionnels, l'argent...»
Philosophie.
Au départ, lui était agriculteur. Ses convictions environnementales sont fermes lorsqu'il évoque le réchauffement de la planète. Elles restent plus vagues quand il parle des écologistes qui ont le tort d'enquiquiner les exploitants sur l'utilisation des pesticides et la pollution des nappes phréatiques. «Les écolos sont franchement des inutiles. Sauf les vrais comme moi. Parce que moi, je ne me lamente pas. J'agis.» A la tête d'une exploitation de 310 hectares, la terre demeure son activité majeure. Mais, ces dernières années, il a entrepris de se diversifier. Il a d'abord racheté deux petites centrales hydroélectriques dans l'Aube et le Bas-Rhin. Et le voilà aujourd'hui dans l'éolien. Ça lui a forgé une philosophie : «La terre, l'eau et le vent, c'est mon tiercé gagnant. Mais, pour acheter de la terre, il faut s'endetter à vie. L'eau et le vent, c'est de la matière première gratuite.» L'idée d'installer une machine à fabriquer de l'électricité sur ses terres lui trottait dans la tête depuis longtemps. Il rigole : «Lors du remembrement, je disais aux autres : sous la crête il y a un puits de pétrole. Ils ne comprenaient pas ce que je voulais dire.» Depuis, ils ont compris. Et d'autres agriculteurs semblent vouloir marcher sur ses pas. Lentement, l'éolien glisse des mains de militants écolos rêveurs à celles d'investisseurs pragmatiques disposant de capitaux à faire fructifier.
(1) Le conseil régional de Champagne-Ardenne, le conseil général de la Marne, l'Ademe (Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie) et même le Feder (Fonds européen au développement régional) ont contribué au financement de l'éolienne.