|
30.10.2002 - La Liberté

Il y a loin des intentions aux actes, quand on parle de courant vert

Proposé à 30 000 Fribourgeois début septembre, le courant «écologique», appelé Jade, a reçu un accueil pour le moins mitigé. Les électriciens ne comprennent pas.
Depuis quelques semaines, le groupe des Entreprises électriques fribourgeoises et neuchâteloises EEF.ENSA propose à sa clientèle un courant «écologique» appelé Jade à un prix légèrement supérieur au prix standard. A ce jour, sur les 160 000 clients que compte le groupe, 30 000 ont reçu l'offre. Une centaine d'entre eux seulement y ont répondu favorablement.
«Nous cherchons à comprendre pourquoi les réponses positives sont si peu nombreuses», déclare Stéphane Fellay, coordinateur du marketing aux EEF. «La décision de vendre du courant vert semblait évidente»; d'après une étude de marché réalisée en 2001, 95 % des quelque 1900 Romands interrogés se sont dits favorables aux énergies renouvelables pour produire du courant électrique. Et 62% d'entre eux semblaient d'accord de payer plus cher pour pouvoir en consommer. Mieux, souligne Michel Voisard, directeur de la société Mediactif à Vevey, qui a réalisé l'étude, «lorsqu'on leur explique ce qu'un surcoût de 5 centimes le kilowattheure (kwh) représenterait sur leur facture globale - environ 180 francs par an - 49% des sondés s'affirment prêts à payer».
«On enfume le public»
Il y a pourtant loin de la coupe aux lèvres. Et, entre afficher des intentions lors d'un sondage et faire la démarche de demander à recevoir une facture plus élevée pour obtenir le même service, il existe une marge dont le groupe EEF.ENSA peut mesurer l'ampleur... A moins que d'autres raisons n'expliquent une si faible adhésion au vert de Jade.
Secrétaire national des verts, le Fribourgeois Hubert Zurkinden souligne que la campagne sur Jade a commencé peu avant la votation sur la loi relative au marché de l'électricité (LME). «Je me suis dit que les EEF cherchaient à garder leur clientèle alors que le marché de l'électricité allait s'ouvrir. Mais qu'est-ce que ce courant apporte de réellement nouveau?»
Raphaël Compagnon enfonce le clou: «Je ne comprends pas ce que change le fait de payer ce courant plus cher. Que j'achète Jade ou non, les barrages fonctionnent et l'électricité qu'ils produisent sera de toute façon consommée. Avec ce courant, s'emporte le professeur à l'Ecole d'ingénieurs et d'architectes de Fribourg, on enfume le public.»
Renaud Monnin, l'un des créateurs de Jade au groupe EEF.ENSA, est rompu à ces critiques. Sur chaque kwh vendu de «Jade star» (lire ci-dessous), un centime est investi dans la centrale électrique de la Maigrauge, explique-t-il. Lorsqu'elle recevra le label «naturemade star» - qui est très contraignant sur le plan écologique et très coûteux - il ne sera plus nécessaire d'acheter ce courant ailleurs.
Un tri impossible
Cette explication ne répond toutefois pas à toutes les attentes de Raphaël Compagnon: «le surplus d'argent que je paye devrait être utilisé pour financer des installations photovoltaïques ou éoliennes dans le canton. Le fait de réaménager des barrages existants à la Maigrauge ou ailleurs ne me convainc pas.» Pour l'heure, il est vrai que le groupe EEF.ENSA n'a pas de projet avancé d'installation photovoltaïque ou éolienne dans le canton.
Mais là ne s'arrêtent pas les critiques à l'adresse de Jade. C'est ainsi que Véronique Isenmann, informaticienne et théologienne à Marly, se soucie de l'acheminement du courant. «En dépit de leur label, les EEF ne peuvent pas me garantir que le courant qu'ils me livrent n'est pas d'origine nucléaire ou importé» se plaint-elle. «Normal», rétorque Renaud Monnin, «car les électrons sont tous les mêmes. L'achat de courant Jade oblige le groupe EEF.ENSA à prouver au certificateur qu'il a acheté ou produit autant de kwh basic ou star (lire ci-dessous) sur une période d'un an. Cela garantit qu'une telle proportion de courant d'origine renouvelable a bien été injectée dans le réseau.»
Physicien EPFL et membre de la communauté de travail courant-vert.ch, dont la mission est de promouvoir le courant vert en Suisse romande, Jacques Bonvin reconnaît aussi que les lois de la physique rendent impossible le tri des électrons «verts» pour les acheminer vers les clients. Mais selon lui, l'offre en courant vert qui émerge partout en Suisse romande est séduisante car elle permet de mettre de la conscience dans les actes de tout un chacun. Véronique Isenmann s'étonne qu'on la sollicite de la sorte. «Ainsi suis-je censée financer avec mes propres deniers une production d'énergie respectueuse de l'environnement, problème de société concernant tout le pays?» s'est-elle exclamée lorsqu'on lui a expliqué le principe de Jade.
«Combien d'entreprises ont-elles pris un engagement ferme pour le courant vert? Et l'Etat?» Selon Mme Isenmann, le courant vert sert à déléguer aux particuliers la prise en charge de problèmes de société.
Montrer l'exemple
A propos, comment réagit l'Etat fribourgeois au courant vert? «Je ne connaissais pas l'offre du groupe EEF.ENSA» admet Martin Descloux, chef de la section Etudes d'impact à l'Office de la protection de l'environnement et membre du groupe de travail chargé par le gouvernement de proposer des pistes pour mettre en oeuvre le développement durable dans le canton. «C'est une bonne idée», s'empresse-t-il d'ajouter. «Je la proposerai lors de la prochaine séance de travail. Car l'Etat doit montrer l'exemple.» Selon Martin Tinguely, chef du service du Département des transports et de l'énergie et président du groupe de travail sur le développement durable, une telle action pourrait s'intégrer au projet de centrale d'achat exemplaire pour l'administration cantonale.
A la ville de Fribourg, Maurice Egger, architecte de ville adjoint, indique que le groupe de travail Agenda 21 local mis sur pied en début d'année comprend un membre des EEF. Néanmoins, l'achat de courant vert par la commune n'a pas encore été envisagé.
Du côté des entreprises, Swisscom examinera l'offre du goupe EEF.ENSA pour alimenter la dizaine de bâtiments que l'entreprise possède dans le canton. Selon son porte-parole, Christian Neuhaus, le groupe vient de passer un contrat avec l'entreprise BKW, à Berne, pour acheter environ 18 millions de kwh en trois ans. «L'idée est d'étendre cette politique d'achat au niveau national», affirme le porte-parole. Pour le moment, cette entreprise fait plutôt figure d'exception parmi les consommateurs industriels.
|