Peut-on remplacer des centrales nucléaires suisses par du courant éolien indigène et importé? Deux études commandées il y a un an par lOffice fédéral de lénergie tendent à conclure que ce remplacement serait «techniquement réalisable». Techniquement peut-être, mais quen est-il en réalité?
Les six éoliennes installées au Mont-Crosin, dans le Jura bernois, produisent environ 80% du courant éolien indigène, soit 3 gigawatts-heure (GWh). Cela représente 0,1 pour mille de la consommation délectricité en Suisse, qui sest élevée en 2001 à 24'700 GWh. Au Danemark, la production annuelle des éoliennes atteint tout juste 744 GWh. La comparaison avec les 40'000 GWh dun seul réacteur nucléaire est éloquente.
Dans Limposture verte (Albin Michel, 2002), Pierre Kohler relève que pour remplacer une centrale nucléaire typique, il faudrait plus de 15'000 éoliennes. Par ailleurs, les contraintes techniques de fonctionnement des éoliennes sont nombreuses. Cest avec une vitesse de vent dau moins 5 mètres par seconde en moyenne annuelle quelles commencent à atteindre un rendement satisfaisant, et ce nest que vers 20 m/s (correspondant à une force 8 sur léchelle de Beaufort, donc une petite tempête) quelles seraient réellement utiles. Or il faut souvent les mettre hors service, pour des raisons de sécurité, au-delà de 4 m/s
. Avec une énergie aussi fantasque, qui plus est très diluée, avec des rafales et des tourbillons imprévisibles, les 45000 heures de fonctionnement théorique sont totalement aléatoires.
Lauteur de Limposture verte dénonce la confusion sciemment entretenue par certains entre énergie et puissance : la puissance est une chose, lénergie (seul élément concret traduisant la «quantité» délectricité produite) en est une autre. Or, «la disponibilité dune éolienne est loin dêtre comparable à celle dune centrale thermique, qui fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant plus de onze mois de lannée. Sans compter que son efficacité, de lordre de 20%, est presque quatre fois moindre que celle dune centrale. A puissance égale, lélectricité disponible sera donc très inférieure.» Au Danemark, où la puissance installée en éoliennes représente 7,5% de la puissance électrique totale du pays, la production réelle en termes dénergie nest que de 1,5% de la production totale délectricité. Ce rapport de un à cinq signifie quà puissance unitaire égale, il faudra installer cinq fois plus dunités pour obtenir au final le même nombre de kWh.
Lexploitation déoliennes suppose aussi lexistence dun réseau de distribution délectricité garantissant la sécurité dapprovisionnement en tout temps. Comme les éoliennes débitent du courant continu, il faut leur associer des ondulateurs pour obtenir un courant alternatif transportable par le réseau et acheminable dans les foyers. De lavis dun spécialiste comme M. Martin Pfisterer, président de Juvent SA et membre de la direction de BKW FMB Energie SA, la stabilité du réseau ne peut être assurée que si la part des productions aléatoires ne dépasse pas quelque 10% de la puissance installée. Limportation dénergie éolienne en provenance de la Mer du Nord exigerait aussi la construction dimposantes et coûteuses lignes aériennes à travers toute lAllemagne.
Les nuisances sonores et visuelles engendrées par les éoliennes ne doivent pas être non plus sous-estimées. En Allemagne, plus de 200 actions ont déjà été intentées par des riverains qui se plaignent du bruit, de lemprise visuelle et de lalternance dombre et de lumière, psychologiquement troublante. En Suisse, na-t-on pas vu les écologistes eux-mêmes sopposer, dans un premier temps, à linstallation des six éoliennes au Mont-Crosin ?
Cessons de rêver! Eole ne peut jouer quun rôle dappoint et ne pourra jamais se substituer aux 40% délectricité fournis par les centrales nucléaires suisses.
Jean-Philippe Chenaux 1er mars 2003