Un manifeste soppose à limplantation, en Suisse, dune filière éolienne dont les prémisses pointent le bout de leurs pales sur les crêtes neuchâteloises.
Propos recueillis par Isabelle Stucki
A peine a-t-il été lancé que le «Manifeste pour la défense du paysage suisse et contre son industrialisation par limplantation de parcs éolien» a récolté lappui de diverses personnalités issues des milieux universitaires et politiques. Si le Heimatschutz de Zurich en est lun des défenseurs, Bernard Chapuis, Président de lAssociation des Amis de Tête-de-Ran/La Vue des Alpes (NE), où sont censées sinstaller sept grandes éoliennes, explique les mobiles qui lont conduit à participer au groupe de travail qui a élaboré le manifeste.
Le Courrier : Vous avez un chalet sur le site du Crêt-Meuron/Tête-de-Ran, où pourraient être implantées des éoliennes: quels intérêts défendez-vous?
- Bernard Chapuis - Je suis dabord un amoureux des crêtes du Jura qui se bat pour un idéal. Je me suis intéressé à la problématique dune implantation déoliennes au Crêt-Meuron pour comprendre dans quelle mesure elle se justifiait. Létiquette de «propriétaire de chalet» est souvent mise en évidence dans la presse pour diaboliser notre opposition et nous faire passer pour des égoïstes. Cest un discours qui coupe court à toute discussion de fond.
Par le biais dun manifeste, vous vous opposez au développement de lénergie éolienne en Suisse. Pourquoi?
- Le pays ne sy prête pas. Sa topographie ainsi que les conditions de vent y sont peu propices. Et le territoire est exigu. En conséquence, la quantité dénergie qui pourrait être produite est inintéressante. Il faudrait des dizaines de milliers de machines pour engendrer la quantité dénergie nécessaire à remplacer ne serait-ce quune partie du parc nucléaire.
Combien déoliennes faudrait-il pour remplacer Mühleberg?
- Dans les 3000 machines de grande puissance. Soit des éoliennes dune hauteur de 60 à 70 mètres au sommet du mat, avec en plus des pales de plus de 30 mètres de rayon. Et cela dans un bon emplacement et dans des conditions météorologiques excellentes. Sinon, il faudrait doubler le nombre machines. Et le multiplier par quatre si les éoliennes étaient de plus petite dimension.
Existe-t-il, en Suisse, la volonté de développer une filière éolienne?
- Un mandat a été confié par la Confédération à lOffice fédéral de lénergie. Dans ce cadre, un groupe de travail sest constitué. Les résultats des travaux nous montrent quil y a des projets et une façon de penser. Pour 2010, les objectifs de la Confédération sont assez limités. Lorsquil a été imaginé que le projet du Crêt-Meuron/Tête-de-Ran se réaliserait sans difficulté, le Département de laménagement du territoire du canton de Neuchâtel a suggéré à la Confédération daugmenter ses objectifs, le plan daffectation cantonal stipulant que le Jura, Neuchâtel et Crêt-Meuron/Tête-de-Ran sont les lieux idéaux pour développer une filière en Suisse.
Quel est le projet pour Neuchâtel?
- Le concept national pour le développement de lénergie éolienne envisage 67 machines de grande dimension, implantées de la Montagne de Diesse à Chaumont. Et 27 machines de La Vue-des-Alpes à la Tourne. Et encore 13 sur la Tourne. A Mont-Soleil, 60 à 70 machines sont prévues.
Votre manifeste parle plus en termes paysagers quen termes énergétiques, alors que de nombreuses personnes trouvent les éoliennes très esthétiques, même en grand nombre. Pouvez-vous éclaircir votre position?
- Le manifeste fait la pesée dintérêt entre lénergie produite et de limpact sur le paysage. Construire des machines en zone de crête, dans des endroits ouverts, cest une manière de placer le paysage en toile de fond, et de donner une connotation industrielle. Et comme du point de vue énergétique, il ny a pas de raisons de le faire
Les citoyens ne sont donc pas informés correctement?
- Les promoteurs surfent sur lexistence dun «Disneyland éolien», qui est celui de Mont-Soleil et Mont-Crosin. Là, les éoliennes sont de taille modeste. Et lendroit est en forme de plateau et nest donc pas comparable à une implantation en secteur de crête.
Il ny a pas intérêt, du point de vue du lobby éolien, à ce que se développe un discours présentant la réalité des faits. Dailleurs, les photomontages sont ceux des promoteurs et minimisent limpact sur le paysage. Nous navons pas besoin dun nouveau spot de «léconomie touristique business» qui se banalisera, une fois leffet de mode passé! Cest dailleurs une déplorable erreur stratégique de la part des milieux touristiques neuchâtelois que de miser sur lindustrialisation des crêtes pour vendre la région.
Pour vous, par quoi passe le développement durable en matière dénergie?
- Il sagit de développer les techniques déconomie dénergie, de promouvoir les modifications comportementales de la part des consommateurs, de travailler sur laugmentation de lefficacité énergétique. Il convient aussi de continuer le travail sur lhydraulique et le micro-hydraulique. La Suisse a aussi un beau potentiel dans la filière du bois et celle des déchets organiques. Pour le solaire, il faut valoriser sa part thermique. Finalement, le plus intéressant réside aujourdhui dans la géothermie, grâce à laquelle, dans un délai de 20 ans, la totalité du parc nucléaire pourrait être remplacée.
Pour léolien, les chiffres les plus optimistes avancés pour la Suisse sont de lordre de 3% dénergie électrique suisse, ce qui représenterait la construction de dizaines de milliers de machines! Cest simplement inenvisageable.
Alors pourquoi, selon vous, la Confédération sobstine-t-elle?
- En fait, plus que de produire de lénergie, les tenants de la filière justifient le développement de léolien en Suisse afin dacquérir des compétences dans ce domaine et de sexporter sur les marchés étrangers, en plein en «boum». Cest cette argumentation qui nous est rétorquée quand nous disons que les éoliennes ne sont pas «énergétiquement intéressantes» pour la Suisse.
Quattendez-vous du manifeste?
- En Suisse, nous ne sommes quau démarrage de la filière, les objectifs officiels pour 2010 représentent 2 pour mille de la consommation suisse délectricité. Mais le lobby éolien ne compte pas en rester là. Et visiblement, dans les tiroirs de ladministration fédérale, il y a des velléités daller plus loin et de couvrir les régions jurassiennes déoliennes. Nous souhaitons alerter lopinion publique et les milieux politique de lerreur commise en poursuivant un soutien à la filière éolienne.