A Montselgues, petit village de l'Ardèche, un projet de production d'énergie propre sème la zizanie. Entre vent de colère et vent de respect, deux écoles s'affrontent.
Quel vent a enivré Montselgues et ses quatre-vingts habitants ? Les uns parlent d'un "poison" qui aurait envenimé l'atmosphère, d'autres de "guerre" . A remonter la rue paisible, bordée de vieilles maisons de pierre, à s'attarder devant l'église, dont la cloche égrène, immuable, heures et demi-heures, on ne devine rien de cette poussée de fièvre.
A la mairie, d'ailleurs, on minimise : les mécontents ne sont qu'une "minorité", sournoisement "mobilisée par les résidences secondaires" - dont les propriétaires, venus des villes, "ont acheté leur maison dans un cadre donné et veulent que rien ne change". La pomme de discorde, ce sont deux éoliennes, censées être installées sur le plateau de la Fage, à quelque cinq cents mètres de l'entrée du village. Pour les communes alentour, et au-delà, pour le département de l'Ardèche et celui de la Lozère voisine, encore vierges de toute éolienne, le sort de Montselgues aura valeur de test.
Depuis qu'EDF a été contraint par décret, en 2001, de garantir aux petits producteurs privés d'énergie propre un prix d'achat extrêmement rentable (8 centimes/kWh, soit 2 fois et demie le coût de revient, 3 centimes), les projets pullulent partout où le vent est fort, l'homme rare et le terrain bon marché. Après l'Aude, le cap Corse, le Larzac et le Finistère, les départements du "désert français" sont à leur tour touchés par la fièvre. Au grand dam des "indigènes".
Il y a les "pour", pas forcément Verts - comme l'ancien maire Gilbert Dubois, lui-même à l'initiative, en 1996, quand il était premier édile, d'un projet d'éoliennes. L'affaire a tourné court, suite à la suite de l'intervention d'un écologiste d'origine allemande, Manfred Potter, ardéchois d'adoption et éleveur de brebis, très hostile à l'opération.
Aujourd'hui, une société privée, dirigée par un entrepreneur des environs, a négocié la location de terrains avec les propriétaires concernés. Ces derniers se sont vu proposer un bail de trente ans renouvelable et un loyer annuel de 1 525 euros par éolienne. L'un des bénéficiaires est membre du conseil municipal. Le deuxième est une Montselguoise de souche : son fils n'est autre que Joël Fournier, le maire du village. Pour la commune, le revenu annuel des "T. P." (taxes professionnelles) devrait atteindre au total entre 7 800 et 10 600 euros.
"Aujourd'hui, commente Gilbert Dubois, quand les touristes téléphonent, la première chose qu'ils veulent savoir c'est si le village est loin de la rivière. Problème... Ensuite, ils demandent s'il y a une piscine. Re-problème... Avec du pognon, tout change, s'échauffe l'ancien maire. La piscine, on peut la faire !"
En face, parmi les opposants, figure un autre membre de la famille Dubois : Jérôme, ancien élève de l'école des Mines d'Alès (Gard), est le neveu de Gilbert - aussi têtu et passionné que son oncle. "Mon intérêt pour l'écologie vient de loin", explique Dubois junior. Il a apporté avec lui une pile de textes, glanés sur Internet. Habiter le bout du monde cévenol n'empêche pas de bavarder avec la planète. Grâce à l'informatique, les rebelles de Montselgues ont amassé une volumineuse documentation, allant du "Manifeste de Darmstadt" (texte anti-éolien signé par une centaine d'universitaires allemands en 1998) aux plaidoiries des militants gardois de Vent de colère ! ( groupement "anti-anarchie éolienne "), dont ils se sont inspirés pour créer leur association, Vent de respect. C'est le boulanger, Alain Combe, qui la préside.
Dans cette guerre de tranchées, les alliances sont souvent surprenantes. Tous les "anti" n'ont pas le jeune âge de Jérôme Dubois. Tous ne sont pas écologistes. Tous ne sont pas, non plus, des ex-"bourrus", sobriquet local qui a longtemps désigné les néoruraux. Parmi les opposants figurent des anciens du village, bouleversés à l'idée de voir pousser des éoliennes à deux pas des maisons. Francine Faure, présidente de l'association des Amis de l'église de Montselgues et patronne de la ferme-auberge, a été jusqu'à écrire au préfet, s'inquiétant de ce que les visiteurs "qui viennent pour le calme et découvrir le paysage à l'état pur" risquent, demain, "d'être accueillis avec des hélices et leur bruit". Quant à l'église, "inscrite depuis 1935 sur le livre des Monuments historiques", la vieille dame s'interroge : "Que deviendra-t-elle ?"
Son mari, ancien garde forestier, est embarrassé. Il n'est pas le seul. Car le village, aujourd'hui divisé, tiraillé par le doute, n'en a pas moins voté comme un seul homme, le 5 mai 2000, via son conseil municipal, pour que soit étudié ce projet. Le mari de Francine, élu de la commune, n'était pas présent ce soir-là. Mais si cela avait été le cas ? "Le vote s'est déroulé en fin de séance, sans débat. La proposition de Joël est passée comme une lettre à la poste", souffle cet autre Montselguois, qui, comme tout le monde, appelle le maire par son prénom.
"Ce qui a réveillé les gens, c'est l'enquête publique menée cet été" , explique Marlène, agricultrice et militante de Vent de respect. La présence de mâts de mesure, installés pendant près d'un an sur le site de la Fage, n'a pas éveillé la méfiance. "Moi-même, je croyais que le projet était enterré, explique Danièle Voyt, conseillère municipale depuis 2001. Il n'y a pas eu de réunion d'information, rien. Il a fallu l'enquête publique pour qu'on comprenne que c'était sérieux."
Elle non plus, au début, n'a pas réagi. "Pour moi, l'éolien, c'est synonyme d'écologie, d'énergie propre. Si, en plus, ça rapporte de l'argent..." L'absence de concertation avec les habitants, ajoutée à la proximité du site des futures éoliennes (hauteur prévue : 78 mètres) et du village, a mis le feu aux poudres. "Cette affaire cause tellement de problèmes - y compris dans les relations entre les gens - qu'aujourd'hui je suis contre, nettement", conclut l'élue. "Peut-être que le maire et nous n'avons pas la même sensibilité au paysage ?", s'interroge Marlène, habitante du village depuis vingt-cinq ans.
Selon l'enquête menée par Vent de respect, "sur les trente-six foyers de Montselgues, vingt sont contre le projet et seize sont pour - compte non tenu, évidemment, des six foyers directement impliqués dans les projets d'éoliennes de la commune ou de l'intercommunal". Les arguments des "anti" ont convaincu près de cinq cents pétitionnaires, dans le village et ses environs. Principale inquiétude : la "dégradation irrémédiable" de l'environnement, "nuisances sonores" et "paysage défiguré" à la clé. Quant aux revenus de la "T. P.", ils seront "dérisoires", prédisent les opposants, comparés aux profits des investisseurs privés.
Mais il n'y a pas que les machines de Montselgues . Il y a les autres : les quinze ou vingt grosses éoliennes, de près de 100 mètres de haut, que la toute nouvelle communauté de communes s'est promise de planter sur les sites de la Bombine, des Flatiers et des Fontanilles. Quand cet organisme intercommunal (Montselgues, Sainte Marguerite-Lafigère, Sablières et Malarce-sur-la-Thines) a été créé, personne n'y a trouvé à redire. D'ailleurs, le mari de Francine lui-même a accepté d'y siéger comme représentant du village, avec le maire et la première adjointe. L'objectif de cette association n'a jamais rien eu de secret : "Mise en place et gestion des zones d'implantation des champs éoliens en partenariat avec des investisseurs privés", lit-on dans son premier bulletin, publié en juin. Mais c'était juste avant qu'éclate la polémique de Montselgues...
"Sous prétexte de favoriser la filière des énergies renouvelables, on en fait du business - c'est une catastrophe : on va bousiller une région qui commençait à revivre grâce au tourisme vert" , déplore Brigitte Gardet, ardéchoise de fraîche date, dont le projet de "ferme écologique" pourrait bien être remis en cause par l'arrivée des éoliennes. "Les amateurs de pêche, qui font des heures de route pour arriver jusqu'à chez moi, pourquoi croyez-vous qu'ils se bougent ?", renchérit Eric Ayglon, un enfant du pays devenu le patron des Bessèdes, un espace de plans d'eau réservés à la "pêche à la mouche fouettée avec hameçon sans ardillon", ouvert il y a tout juste un an. " Ce qu'ils aiment ? Le silence. Le côté sauvage de la nature. La région est pauvre, le climat rude, il faut s'accrocher pour vivre ici. Qu'est-ce qu'on a d'autre à vendre, à part la beauté de nos paysages ?" , souligne le bouillant quadragénaire, sans doute plus proche du courant Chasse pêche nature et traditions que de la mouvance écologiste.
"C'est toujours le même refrain : les gens veulent bien des éoliennes... mais chez le voisin !", s'énerve le maire de Malarce-sur-la-Thines, Philippe Faure, président de la communauté de communes. Lui, les éoliennes, il trouve ça "beau, comme les anciennes terrasses creusées à flanc de montagne, comme les ponts ou les canaux d'irrigation". Ce néo-rural, né à Dakar, écologiste patenté, ne s'attendait pas que son projet, dont il a confié l'étude à une filiale montpelliéraine du groupe Valeco, suscite des réactions "aussi irrationnelles" dans la population. "On ne ramassera que des miettes ? Et alors ? L'essentiel, c'est de négocier de grosses miettes ! Si l'on veut sortir du sous-développement, améliorer la voirie, développer les adductions d'eau, elles sont les bienvenues. Pour nos petites communes, c'est une question de survie", martèle-t-il. La manne de la "T. P." ne risque-t-elle pas, pourtant, de fondre rapidement, une fois qu'EDF ne sera plus contrainte de racheter l'"électricité verte" trois à quatre fois son prix normal ? Philippe Faure balaye l'argument. "Nous sommes en pleine négociation. Si les inconvénients l'emportent sur les avantages, nous dirons non." Quant à l'hostilité de leurs ouailles, les élus promettent d'en tenir compte : "On reste souple, à l'écoute des attentes légitimes de la population", assure le président de la communauté des commune.
"Pas question, prévient-il cependant, de laisser 10 % ou 20 % de la population faire la loi"... La fille de Francine Faure, Danièle, agricultrice, réfléchit à voix haute, sans s'occuper des pourcentages. D'abord favorable aux éoliennes, elle a changé d'avis. "Ces miettes qu'on nous promet, elles vont servir à quoi ? Montselgues n'est pas si pauvre ! On a une école, une salle des fêtes, trois appartements HLM et une activité agricole qui se tient. Si je ne me suis pas installée aux Vans ou à Vallon-Pont-d'Arc, ce n'est pas par hasard."
Devant un tel charivari, Manfred Potter sourit tristement. L'ancien éleveur se sent "trahi" par l'attitude de ses amis du village "soi-disant écolos". Lui-même a non seulement approuvé le projet intercommunal, mais il s'est fait l'intermédiaire - "à titre gracieux", dit-il - de la société privée chargée du chantier. Son épouse et lui ont signé un bail de trois éoliennes chacun. "Il aurait peut-être été préférable de mettre les éoliennes sur un terrain communal, comme à Sablières. Le fait que les choses se traitent avec des privés, dans une petite communauté comme Montselgues, ça suscite des jalousies, des suspicions", commente Francis Chazalon, élu municipal, qui s'est lui aussi engagé à louer son terrain pour qu'on y plante deux éoliennes. Si c'était à refaire ? "Je le referais peut-être, mais pas dans ces conditions. Pas au prix de la discorde."L'enquête publique finie, ce sera au préfet de trancher. Courant septembre - peut-être plus tard, vu la ruée des promoteurs vers l'or éolien ? "Plus de quatre cents projets sont à l'étude sur l'Ardèche méridionale et le phénomène prend de l'ampleur, encouragé par l'absence d'affichage d'une politique publique claire", écrit "à titre personnel" un élu ardéchois, Didier Chénot, qui dénonce le mauvais sort fait au schéma départemental éolien, élaboré par les services administratifs - mais qui, curieusement, n'a toujours pas été publié. "La curée -sur l'énergie éolienne-, écologiquement cor recte et financièrement ultra-rentable, n'a que faire de l'intérêt collectif et n'est pas prête à accepter facilement des limites", remarque le maire de Saint-Melany, dans une lettre au commissaire-enquêteur chargé du dossier de Montselgues. Joël Fournier n'est pas d'accord. "On va altérer le paysage pour une vingtaine d'années, d'accord. Mais ça ne tuera rien - et sûrement pas le tourisme !", assure le maire. Dans les semaines qui viennent, le conseil municipal devra se prononcer à nouveau, précise-t-il, en tenant compte de l'enquête publique et de l'évolution de l'opinion. Le vent tournera-t-il sur le plateau de Montselgues ?