Conseiller du chancelier Schröder, Fritz Vahrenholt estime quil est illusoire de vouloir remplacer le pétrole uniquement par de lénergie renouvelable. Celle-ci doit avant tout devenir rentable. Propos recueillis par Pierre Nebel.
LAllemagne est une pionnière européenne en matière de politique énergétique écologique. Dici à 2020, elle veut renoncer au nucléaire et, dès 2050, couvrir 50% de sa consommation électrique par de lénergie renouvelable. Pour atteindre ce but, elle sest armée dun arsenal de mesures incitatives. Le professeur Fritz Vahrenholt est le conseiller de Gerhard Schröder pour le développement durable et lun des meilleurs experts énergétiques du pays. Cet un ancien sénateur Vert de la ville de Hambourg et ancien membre de la direction de Shell Allemagne nest pas un idéaliste. Il connaît les difficultés qui attendent encore son pays et affirme haut et fort que le renouvelable ne pourra survivre que sil devient compétitif. Cest ce quil essaie de faire aujourdhui à la tête de REpower, une des plus grosses manufactures allemandes déoliennes.
Fritz Vahrenholt, peut-on renoncer au pétrole aujourdhui ?
Je dirais que trois raisons vont nous y forcer. Le pétrole devient cher, il devient rare et le changement climatique va nous contraindre à en faire un usage très modéré. Cela va nous amener très naturellement à utiliser des énergies renouvelables ne rejetant pas de carbone. Par exemple léolien, la biomasse, lhydroélectrique ou le solaire. Il serait cependant totalement illusoire dimaginer que lon produise toute lénergie dont nous avons besoin avec du renouvelable. On ne pourra se passer du gaz, du charbon ou même du nucléaire.
Lère du pétrole est-elle derrière nous ?
Je le pense. La demande énergétique du monde continue à progresser de façon dramatique. Pensez seulement que la consommation chinoise de pétrole augmente environ de 10% chaque année. Dautre part, la production de brut atteindra son pic aux alentours de 2010, voire même 2020 selon le Département de lénergie américain. En fait, la date exacte nest pas si importante. Ce qui compte, cest que pour remplacer les puits qui vont sépuiser ces prochaines années, il faudra trouver dix fois les réserves de la mer du Nord. Jai travaillé à la direction de Shell et je peux vous dire que ce sera très difficile. On trouvera ici ou là encore quelques réserves, mais lessentiel est déjà connu. Que nous le voulions ou non, nous ferons face à une pénurie et nous devrons nous tourner vers toutes les sources dénergie alternatives disponibles.
LAllemagne a un programme très ambitieux: couvrir 50% de sa consommation électrique par des énergies renouvelables. Comment allez-vous atteindre ce but ?
Cela se fera de façon progressive. Aujourdhui, nous couvrons environ 10% de la production avec du renouvelable, essentiellement de lhydroélectrique et de léolien. En 2020 nous atteindrons les 20% et nous poursuivrons par pallier de 10% jusquen 2050. Pour atteindre le premier seuil des 20%, nous devrons essentiellement nous en remettre à des champs déoliennes en mer du Nord. Il faudra pourtant résoudre le principal problème de cette forme dénergie: elle nest pas stockable. Une solution serait par exemple dutiliser le courant produit par les éoliennes pour pomper de leau dans des barrages, en coopération avec des pays scandinaves ou même la Suisse.
LAllemagne prévoit de fermer ses centrales nucléaires à partir de 2007. Vous estimez pourtant quil faudrait prolonger leur durée de vie.
Le problème est quaujourdhui nous ne sommes pas encore techniquement prêts à remplacer lénergie nucléaire par du renouvelable . Je ne soutiens pas la construction de nouvelles centrales atomiques, mais il faut se demander ce qui se passerait si lon renonçait aujourdhui à cette énergie. Nous devrions construire des centrales au gaz, ce qui augmenterait notre dépendance face à létranger et produirait du CO2. Par contre si lon gagne un peu de temps, nous aurons des alternatives.
Vous pensez au charbon ?
Notamment, oui. Comme je lai écrit dans le rapport sur le développement durable que jai remis au chancelier Schröder, dici à 2015-2020, nous pourrons construire des centrales à charbon qui ne rejetteront quasiment plus de CO2. Le processus coûtera de 20 à 30% de plus que la production classique. Mais, si comme nous lattendons, le prix de lénergie double, cela ne sera pas un problème. Je pense dailleurs quà lavenir le charbon risque de jouer un rôle de plus en plus important. Dune part pour des raisons stratégiques: il est réparti de façon beaucoup plus équitable sur la planète et se trouve dans des régions politiquement moinsinstables que le Golfe. Dautre part, les réserves sont nettement plus abondantes.
Un prix du pétrole élevé va-t-il donner une chance aux innovations techniques?
Très certainement. LEurope a été très innovante dans la production dénergie jusquà ce que le pétrole bon marché sabote ses efforts. En Allemagne, une partie du prix du kilowattheure est reversée dans un fonds qui soutient le développement technologique. Le seul problème est que nous avons besoin dun certain temps pour rendre les énergies renouvelables plus efficaces. Mes ingénieurs ont par exemple eu besoin de trois ans pour mettre en place une installation éolienne de 1 mégawatt. On ne fait pas cela dun simple claquement de doigts! Cest pourquoi, encore une fois, il est important de conserver pendant un certain temps le nucléaire pour rendre la géothermie, la biomasse ou le solaire plus compétitif. Le prix élevé du pétrole va aussi convaincre les industries à développer des machines et des moteurs plus économes.
Lénergie éolienne est-elle aujourdhui concurrentielle ?
Aujourdhui, nous en sommes à 7 centimes deuro par kilowattheure dans les champs marins. Le gaz et le charbon sont, eux, entre 4 et 5. Notre but est de produire lénergie éolienne en off-shore à 5 centimes dici à 2012. A partir de ce moment, nous serons compétitifs car les gaz et le charbon auront augmenté et ne produiront plus en dessous de 5 centimes deuro.
Vous pensez donc que le passage à des énergies renouvelables se fera naturellement, par une simple logique économique ?
Si le pétrole est à 70 ou 80 dollars le baril, on nhésite plus tellement. Les producteurs dénergie viendront eux-mêmes commander des centaines de centrales éoliennes, car cela leur reviendra moins cher.
Lénergie solaire nest par contre pas encore compétitive ?
A 50 centimes deuro, lénergie solaire est encore 10 fois plus chère que les énergies classiques. Je trouve normal quon la développe, mais cela ne sera pas une solution pour assurer une part substantielle de la production énergétique dans le nord de lEurope. Pensez seulement: en Allemagne cela représente à peine 0,1% de la production. Par contre, je pense quil y un potentiel pour les régions isolées où il est très coûteux damener des lignes électriques. Cela concerne notamment les deux milliards dhommes qui vivent encore sans courant dans des régions pauvres.
Chaque pays doit donc développer lénergie renouvelable qui est économiquement la plus adaptée?
Oui. LAngleterre par exemple ne prend que lénergie éolienne en considération. Mais cela ne ferait pas beaucoup de sens en Suisse, où le vent ne souffle pas aussi fort.
A quoi ressemblera le paysage énergétique allemand en 2050 ?
Le charbon et le gaz couvriront 50% des besoins. Pour le reste, nous aurons 25% couverts par lénergie éolienne, 10% avec de la biomasse et quelques pour-cents de géothermie. Selon moi, il est trop tôt pour faire des estimations plus précises. Le rôle de latome, notamment, reste encore un gros point dinterrogation. Quarante ans est une très longue période. Qui aurait pu dire en 1900 comment on couvrirait les besoins énergétiques en 1950 ? Un autre facteur à prendre en compte est que la consommation devrait être divisée par deux, grâce aux économies dénergie.
Quel rôle jouera alors le pétrole comme source dénergie ?
Il y aura toujours du pétrole pour la production de matériaux industriels, mais il ne couvrira plus que 5% des besoins énergétiques. La question est de savoir si lon utilisera les dernières gouttes de pétrole. Je pense que non, car il sera plus économique de transformer du charbon en pétrole, comme on le fait déjà en Afrique du Sud.