Des terres gagnées sur la mer à Emden, petite ville de la Frise du nord de l'Allemagne, près des Pays-Bas: c'est là que tourne depuis mars la plus grande éolienne au monde, un symbole pour une énergie encore majoritairement terrestre mais rêvant toujours plus au large .Sur le polder de Wybelsum battu par les vents de la mer du Nord, dans une zone industrielle éloignée de toute habitation, la "E-112" se perd dans un immense champ d'éoliennes de presque 6 kilomètres de long, l'un des plus importants d'Europe, partagé entre quatre exploitants.
De loin, seuls la distinguent de ses 54 voisines de la peinture rouge sur la tour et deux feux qui clignotent au sommet. C'est "pour la sécurité aérienne", explique Klaus von Ahrens, responsable de la société spécialisée dans les énergies renouvelables IfE, qui gère le parc d'éoliennes.
Il faut s'approcher pour prendre vraiment la mesure du géant. Avec une hauteur de presque 180 mètres , celle d'un immeuble d'une quarantaine d'étages, il a fallu, pour l'entretien, installer un ascenseur à l'intérieur.
La E-112 d'Emden a été précédée de deux prototypes. Mais elle seule est exploitée commercialement par le fournisseur régional d'électricité EWE. Une sorte de test en conditions réelles, un "investissement sur l'avenir" que l'exploitant comme le constructeur Enercon refusent de chiffrer.
Sa puissance de 4,5 mégawatts permet à la E-112 d'alimenter en électricité sur une année 4.250 foyers de 3 personnes, d'après Nicole Weinhold, porte-parole d'Enercon. Sans comparaison avec la puissance d'un réacteur nucléaire qui peut atteindre 1.600 MW.
Pas étonnant alors si les éoliennes allemandes, qui avec au total 14.960 MW fin mars représentent le tiers des capacités mondiales, fournissent seulement 6,2% de l'électricité consommée, selon la Fédération nationale de cette énergie (BWE).
L'abandon programmé du nucléaire dans le pays et l'effort de réduction des émissions de gaz à effet de serre devraient toutefois profiter aux énergies renouvelables, à commencer par la plus développée d'entre elles, l'éolien.
A cet égard, Emden est exemplaire. Elle multiplie les projets pilotes: un bunker de la dernière guerre est devenu une centrale solaire, le musée se chauffe au géothermique... Et d'après M. van Ahrens, les 54 "petites" éoliennes du polder produisent à elles seules sur l'année assez d'électricité pour alimenter les habitants et l'usine Volkswagen, plus gros employeur de la région avec quelque 10.000 salariés.
Pour la BWE, l'éolien fournira 30% de l'électrité consommée en Allemagne en 2030. Le gouvernement parle de 25%. Des objectifs ambitieux qui obligent les éoliennes à grandir. "C'est une question de place", souligne Nicole Weinhold. "Il y a déjà plus de 15.000 éoliennes en Allemagne. Beaucoup sont petites, avec un dixième du potentiel des actuelles et plus bruyantes. Il faut les remplacer".
Faute de place sur terre, les éoliennes vont devoir augmenter en taille et être installées en mer, où les coûts de construction sont énormes. C'est "une question de viabilité économique", souligne Wilfried Hube, ingénieur d'EWE spécialisé dans les énergies solaire et éolienne.
Les constructeurs l'ont bien compris. Chez un concurrent d'Enercon, la société hambourgeoise Repower, le chantier d'un premier prototype de 5 MW a commencé. "Les premières installations de ce type seront probablement construites en haute mer en 2006", prédit sa porte-parole Bettina Linden.
D'ici peu, la E-112 d'Enercon devrait tourner "les pieds dans l'eau". Mais seulement en "near-shore", tout près de la côte d'Emden. Pour la pleine mer, dit Nicole Weinhold, "reposez-nous la question en 2007 !".