FRANCE - Lengouement actuel pour les éoliennes ne doit pas occulter nombre de nuisances et dhypothèques quil vaut mieux avoir à lesprit avant toute décision dimplantation. Signe des temps, réuni en Congrès, le Parlement a consacré la valeur constitutionnelle de la Charte de lenvironnement. Limportance accordée à ce texte pour le moins incantatoire est révélatrice dune préoccupation sincère de la classe politique comme du grand public à légard des questions environnementales. Cette démarche prolonge les efforts engagés depuis plusieurs années pour le développement des énergies « renouvelables », ainsi dénommées par opposition aux énergies « fossiles » que sont le charbon ou le pétrole.
Lénergie éolienne est ainsi devenue le symbole dune civilisation plus responsable, attentive à la lutte contre la pollution et à la préservation du milieu n a t u rel. Cet effet de mode est régulièrement relayé au plus haut niveau de lEtat, et fortement encouragé par des mécanismes financiers incitatifs. Ceux-ci tendent à aider la France à remplir ses engagements vis-à-vis de lUnion européenne, à savoir faire passer de 14 % en 1999 à 22 % en 2010 la part de son électricité produite à partir desdites énergies « renouvelables » (ENR), afin de réduire ses émissions de gaz à effet de serre (GES) pour respeter le protocole de Kyoto.
Effet daubaine
Dans les faits, ces dispositifs dincitation ont donné lieu à ce que les économistes appellent un « effet daubaine » : la législation impose désormais à EDF dacheter le courant produit à partir des éoliennes (cest la notion « d obligation dachat »), et cela à un tarif environ 3 fois supérieur au coût de revient de lélectricité dorigine nucléaire (cest ce que lon appelle les « tarifs aidés »). EDF achète donc de lélectricité plus chère quelle ne la vend, le différentiel étant pris en compte par un fonds dit de « Charges de service public de lélectricité », alimenté par lensemble des usagers.
Ce prix dachat imposé qui sélève dans un premier temps à 83,8 euros ou 75,5 euros le mégawatt/heure (MWh), en fonction des quantités de courant produites, puis diminue au fil des ans est de surc roît bien supérieur au coût de revient du courant issu des éoliennes, qui se situe dans une fourchette allant de 40 à 60 euros le MWh.
Il y a donc un vrai pactole à saisir pour les exploitants
auquel sajoute également un « effet daubaine » pour les communes, via la taxe professionnelle qui, calculée selon des bases complexes, est à peu près proportionnelle à la puissance de production de courant implantée sur leur territoire.
Grâce à lenchaînement de ces mécanismes, la puissance installée de production de léolien en France était de lordre de 400 mégawatts (MW) à la fin 2004. Les projets en instance représentent une puissance potentielle de 2 500 MW à moyen terme (1). Et lobjectif serait darriver à 10 000 MW en 2010.
Chant des sirènes
Cest donc à un véritable chant des sirènes que sont soumis à la fois propriétaires de sites ventés et élus locaux. Mais un re g a rd plus aigu sur les réalités doit amener à plus de mesure . Dune part, sur un plan général, léolien ne constitue pas une bonne réponse aux objectifs de réduction démission des gaz à effet de serre (GES). En effet, il est nécessaire, pour la sécurité et lefficacité du réseau de transport et de distribution délectricité, de disposer, pour chaque MW éolien installé, de la même capacité de production délectricité émanant dune source non tributaire des sautes dhumeur dEole.
En clair, quand le vent sarrête, il faut pouvoir immédiatement injecter sur le réseau la quantité délectricité que les éoliennes au chômage cessent de lui fournir. Or, lhydroélectricité nest pas destinée à jouer ce rôle de régulation, tandis que le nucléaire ne dispose pas dun temps de réaction pouvant pare r des phénomènes aussi brefs et soudains. Cest pourquoi lon recourt à des centrales thermiques classiques (généralement à gaz), elles-mêmes fortement émettrices de GES, et que lon maintient de surcroît en fonctionnement ralenti pour pouvoir les accélérer instantanément
Cest par ce paradoxe que limplantation massive déoliennes conduit à un accroissement des rejets de gaz à effet de serre !
Le recours aux éoliennes ne contribue donc en rien à la réalisation des objectifs du protocole de Kyoto, alors que dautres sources dénergies renouvelables mériteraient dêtre explorées plus avant, au premier rang desquelles la filière bois pour le chauffage individuel ou collectif, qui de plus peut savérer réellement créatrice demplois (JdM de mars, p. 42-45).
Une contestation croissante
Par ailleurs, sur un plan strictement local, passé un moment denthousiasme, le développement de léolien fait souvent grincer des dents. Ainsi, en Allemagne, au Danemark, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne, des mouvements de contestation particulièrement puissants se sont constitués. En France également, des habitants se mobilisent, par exemple au sein du réseau Vent de colère ! (voir lencadré). Ces riverains dinstallations éoliennes mettent en avant les nuisances les plus évidentes, comme la défiguration des sites et des paysages ou le bruit produit par la rotation des pales. Mais ils évoquent aussi dautres désagréments, avérés ou supposés, qui risquent denvenimer le débat entre élus, promoteurs et habitants. Or, loin de se résumer à une querelle entre les anciens et les modernes, la liste des griefs à légard de ces machines est longue et risque de cristalliser des oppositions parfois inattendues.
Il en va ainsi en premier lieu des atteintes aux biotopes, contre lesquelles se sont déjà élevées des associations de chasseurs : si les tenants de lénergie éolienne soulignent volontiers que le nombre doiseaux directement tués par les pales est très faible, certaines espèces sont particulièrement vulnérables, au premier rang desquelles les rapaces, les oiseaux migrateurs et les chauves-souris. De surcroît, limplantation dun champ déoliennes se traduit par un déplacement des lieux de nidification. Dans un même ord re didées, lémission dinfrasons éloigne certains animaux sauvages, réduisant la biodiversité.
En second lieu, les riverains sont soumis à des nuisances que lon aurait tort de considérer comme anodines : perturbation de la réception de la télévision hertzienne, effet visuel stroboscopique lié à la vitesse de rotation des pales
Mais, plus gravement et passé un effet de curiosité , la défiguration des paysages risque de porter fort e m e n t atteinte au « tourisme vert » et de faire chuter la valeur des habitations. Enfin et même si seule une faible partie du territoire national est concernée , il ne faut pas oublier que les éoliennes compliquent la lutte aérienne contre les incendies de forêts.
Des risques sérieux
Au-delà des nuisances, le cadre juridique de lexploitation et de limplantation des éoliennes est lui aussi porteur de nombre dincertitudes pour les communes.
Le président de la République a ainsi évoqué avec force son souhait de voir réformer, puis, à terme, supprimer, la taxe professionnelle. Les élus concernés devront donc être vigilants quant au dispositif de substitution qui leur sera proposé pour remplacer les revenus issus de la présence des éoliennes. Par ailleurs, rien nest vraiment clair quant aux cas de défaillance de lexploitant. La loi du 2 juillet 2003 prévoit bien quun promoteur déoliennes est « responsable du démantèlement » des installations et quil doit pour cela provisionner « des garanties financière s ». Mais le décret devant préciser les modalités de constitution de ces garanties na toujours pas été pris, et sa publication nest pas encore à lord re du jour
Le risque subsiste donc de voir un exploitant mettre la clé sous la port e après rentabilisation de son investissement, en laissant à la commune et au propriétaire du terrain la charge de la remise en état, du démontage ou de la destruction des aérogénérateurs.
Un cadre législatif en devenir
Enfin, de nombreuses questions restent en suspens : le projet de loi dorientation sur lénergie, actuellement en deuxième lecture au Parlement, doit en effet déterminer les seuils à part i r desquels sappliquent les « tarifs aidés » qui conditionnent évidemment la décision des investisseurs , ainsi que les conditions de délivrance des permis de construire.
Ces deux éléments qui seront connus au mieux à la fin du printemps décideront peut-être de lavenir économique de lénergie éolienne en France. Si tel nest pas le cas, il conviendra de prendre en compte lirritation croissante de nombre dhabitants à légard de ce qui ressemble fort à un miro i r aux alouettes.
Pierre-Antoine Légoutière
(1) Si lon considère que la puissance moyenne dune éolienne est de lord re d1 MW, cela représente plus de 2 000 machines
A noter que, en France, le taux de fonctionnement annuel espéré dune éolienne est d environ 25 %.
Article publié avec l'aimable autorisation du Journal des Maires.