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10.05.2005 - Le Temps

L'émotion esthétique accordée par la nature est aussi vitale que l'eau, la nourriture ou le pétrole

MONDE - Un rapport monumental de l'ONU montre que les écosystèmes fournissent des «services» aussi vitaux en tant qu'espaces sacrés, pourvoyeurs d'identité, de spiritualité, de mémoire, d'art ou de folklore.
La nature est source de plaisir esthétique, mais cette valeur est aujourd'hui menacée par la dégradation des écosystèmes. Le constat est tiré du Rapport de synthèse sur l'évaluation des écosystèmes pour le millénaire de l'ONU (LT du 31.03.2005). Ce monumental travail de recherche, commencé en 2001, auquel ont collaboré 1360 spécialistes de 95 pays, est selon l'ONU «l'étude la plus complète réalisée à ce jour de l'état de notre planète».
Le rapport présente l'intérêt de s'intéresser moins à l'environnement en tant que tel qu'aux «services» rendus par les écosystèmes. Entendons par écosystème un ensemble d'organismes vivants dont les êtres humains qui agissent en interaction, à l'exemple des forêts tropicales, des mers ou des savanes. Selon le rapport, l'activité humaine est en passe de détruire 60% des bienfaits procurés par ces écosystèmes, qu'il s'agisse de l'eau douce, de l'air pur et d'un climat stable.
Le rapport onusien distingue trois types de services rendus à l'homme par les écosystèmes. Il y a bien sûr l'approvisionnement en ressources naturelles, comme la nourriture, l'eau douce, le bois, les hydrocarbures, les fibres ou encore les plantes médicinales. Autre service naturel: l'influence régénératrice des écosystèmes sur la pollution, tel un océan qui se revivifie lentement après une marée noire. Le rapport signale enfin que les écosystèmes rendent des services culturels: espaces naturels pour les loisirs et le tourisme, espaces sacrés, paysages pourvoyeurs d'identité, de spiritualité ou de mémoire, inspiration pour l'art, l'artisanat et le folklore.
Le rapport de l'ONU relève que l'agriculture intensive ou l'urbanisation croissante de la planète affaiblissent les liens entre les écosystèmes et les identités culturelles. De tout temps, les sociétés humaines se sont développées en interaction avec leur environnement naturel, lequel a modelé leurs identités, leurs systèmes de valeur et leurs langages. Or ces environnements naturels changent, se dégradent et s'homogénéisent. A la perte de la diversité naturelle correspond la perte de la diversité culturelle.
Ainsi qu'à la perte de l'émotion esthétique suscitée par le spectacle naturel? Les experts de l'ONU en sont persuadés. Dans toutes les cultures, n'importe où dans le monde, les personnes préfèrent en général admirer la nature que les environnements construits. Partout, des forêts, des collines, des montagnes, des vallées et des rivières sont investies de valeurs esthétiques. Or ces bienfaits, ces services sont menacés par les transformations et destructions des espaces naturels. Les écosystèmes continuent certes d'inspirer artistes et créateurs, mais plus de la même manière qu'auparavant.
Les vertus apaisantes, toniques, distrayantes, inspiratrices de la contemplation naturelle sont ainsi contestées par le développement économique et les mutations rapides de l'environnement. La nature comme facteur de bien-être et source d'émotion esthétique est menacée. Il faut saluer les experts mandatés par l'ONU d'avoir souligné l'importance de ce danger, a priori inattendu lorsque paraît une nouvelle et énième étude sur l'environnement ou le climat.
L'un de ces spécialistes, la sociologue néerlandaise Marja Spienrenburg, qui travaille à l'Université d'Amsterdam, nous a précisé que des initiatives actuelles trahissent la recherche impérieuse de ce bien-être, essentiel à l'équilibre du psychisme humain. De plus en plus de grandes villes cherchent à se doter d'espaces verts supplémentaires, à l'instar de ce que tente de réaliser le «New York Biosphere Group». Cet effort n'est pas le seul fait de l'Occident: Marja Spienrenburg relève que plusieurs mégapoles d'Asie et d'Amérique latine essaient aussi de se «reverdir». «Ces zones naturelles dans et à l'extérieur des grandes villes sont autant d'endroits pour se relaxer, pour chercher un peu de réconfort et pour échapper un instant au rythme effréné de la vie professionnelle», constate la sociologue néerlandaise.
Peut-être que les visiteurs qui se pressent actuellement devant les couchers de soleil de Vallotton et les montagnes de Hodler, peut-être que les centaines de milliers d'acheteurs du livre de Yann Arthus-Bertrand La Terre vue du ciel expriment à leur manière la quête de ce bien-être esthétique, aussi vital que l'eau et la nourriture. Mais qui commence de plus en plus à s'obtenir par la procuration des images, comme si les copies se substituaient aux originaux, les représentations aux présentations, la nostalgie au plaisir.
Luc Debraine
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