SUISSE - Moritz Leuenberger veut miser sur les énergies propres. Mais dans l'immédiat, il devra, pour autant que la sécurité soit garantie, prolonger la durée de vie de la centrale de Mühleberg.
Le secteur de l'électricité est en ébullition. Face à la pénurie qui se dessine à l'horizon 2020 et alors que la nouvelle loi sur l'approvisionnement doit passer devant les Chambres en principe à l'automne, les distributeurs sont fermement décidés à prolonger l'aventure nucléaire. Moritz Leuenberger, lui, veut attendre la publication des perspectives énergétiques 2035/2050, sur lesquelles planche actuellement l'Office fédéral de l'énergie (OFEN), avant de tirer des conclusions. Partisan convaincu des énergies renouvelables, il estime néanmoins que le moment n'est pas encore venu de faire une croix sur l'atome. Le chef du Département de l'environnement, des transports, de l'énergie et de la communication (DETEC) se dit par ailleurs optimiste quant à l'efficacité de la taxe sur le CO2 à laquelle seront soumis les combustibles et du centime climatique sur les carburants, dont le Conseil fédéral devrait avaliser les modalités de mise en uvre aujourd'hui. Interview.
Le Temps: Quel scénario privilégiez-vous afin de garantir l'approvisionnement en électricité de la Suisse sans compromettre la politique climatique et le respect du Protocole de Kyoto?
Moritz Leuenberger : Nous cherchons des solutions à long terme. La priorité sera de renforcer l'efficacité énergétique, en d'autres termes, de stabiliser voire de réduire la consommation. Nous voulons également miser sur les énergies propres: la Suisse a des atouts à faire valoir dans la géothermie, le bois et l'énergie hydraulique, dont on n'exploite pas encore le plein potentiel. S'il reste malgré tout des lacunes, il faudra se résoudre à les combler par le nucléaire ou le gaz. Les distributeurs d'électricité défendent mordicus le nucléaire et revendiquent une prolongation de la durée de vie de l'infrastructure existante, voire une nouvelle centrale. Ont-ils de bonnes raisons d'y croire?
Les distributeurs ont également commencé à se pencher sur les perspectives qu'offre le gaz. Et pour cause. Ils savent bien que le nucléaire ne dispose pas, actuellement, du soutien populaire nécessaire. Dans trente ans, le climat aura peut-être changé on ne sait jamais. Je me souviens d'un temps où même les socialistes étaient favorables au nucléaire!
Justement, la gauche semble face à un cas de conscience. Car comme le disent les pontes de l'atome, cette énergie est propre, contrairement au gaz...
C'est vrai. Vous savez, je ne fais pas partie de ceux qui diabolisent le nucléaire. Mais il faudrait à tout prix régler la question des déchets, faute de quoi tout projet de nouvelle centrale me paraît voué à l'échec. Et il n'incombe pas seulement aux entreprises concernées de trouver une solution. L'ensemble de la société doit y contribuer ou, en tout cas, bien se garder d'y faire obstacle. A ce propos, certains jouent parfois un double jeu: opposés au nucléaire, ils en viennent à refuser par principe une solution viable pour les déchets. C'est une sorte de chantage moral tout à fait regrettable. Quant aux centrales à gaz, elles ont en effet pour défaut majeur de dégager du CO2. Mais elles pourraient compenser cet inconvénient dans d'autres secteurs, par exemple en offrant à des ménages des possibilités de se chauffer moins gourmandes en combustibles. Notre politique climatique ne devrait en aucun cas être compromise par la construction de centrales à gaz.
Votre département est chargé de décider si la durée d'exploitation de la centrale de Mühleberg, qui devrait théoriquement fermer en 2020, doit être prolongée. Cette prolongation à durée indéterminée est-elle vraisemblable?
Le Conseil fédéral a jugé que le seul critère à prendre en compte était celui de la sécurité. C'est une décision que je défends aujourd'hui. Autrement dit, si le critère de la sécurité est rempli, mon département devra prolonger la durée de fonctionnement de Mühleberg.
Comment inciter les distributeurs d'électricité à investir davantage que des clopinettes dans les énergies renouvelables?
De nombreuses tentatives ont d'ores et déjà été effectuées. Elles se sont toutes heurtées à des réticences idéologiques, manifestées tantôt par l'économie, tantôt par la gauche si l'on songe à la libéralisation du marché de l'électricité. Aujourd'hui, la nouvelle loi sur l'approvisionnement en électricité veut contraindre les distributeurs à fournir 10% d'énergies renouvelables dans leur «mix» destiné à la consommation. J'espère vivement que cette loi trouvera une majorité. Par ailleurs, la taxe sur le CO2 aura un effet incitatif non négligeable, en faisant augmenter le prix du mazout. Cela aura pour conséquence d'encourager l'utilisation de chauffages à bois, par exemple.
Quel pourcentage représenteront les énergies renouvelables en 2035?
100%! (sourire). Plus sérieusement, l'Office fédéral de l'énergie élabore des scénarios d'avenir, mais il est prématuré de les exposer. L'an prochain, lorsque ces perspectives seront connues, j'espère que l'on pourra mettre un terme à la guerre de religions qui fait rage dans la politique énergétique pour aboutir à un compromis, à l'image de celui qui s'est dessiné dans les transports. Mais je ne le cache pas, je suis un peu désillusionné. Car nous avons d'ores et déjà presque tout essayé pour trouver des solutions: tables rondes, commissions mixtes et même une double médiation que j'ai menée avec Pascal Couchepin lorsqu'il dirigeait le Département de l'économie. Jusqu'ici sans succès.
Mais c'est pour trouver un compromis qu'a été lancée l'idée de centrales à gaz? Plus rapidement bâties et démantelées que les infrastructures nucléaires, ces usines permettraient de boucher les trous en attendant des développements technologiques dans les énergies renouvelables. C'est bien votre stratégie?
Pour l'instant, il n'y a pas encore de stratégie définitive. Mais il est légitime de lancer l'idée de centrales à gaz. Dans le débat, on doit tenir compte de toutes les possibilités. Y compris de la construction de nouvelles centrales, à gaz ou nucléaires. Je l'ai dit, je suis contre les guerres de religion. Par conséquent, je ne vais pas enterrer d'emblée le gaz ou le nucléaire.
Ambitionnez-vous de faire de la Suisse un exemple à suivre en matière d'application du Protocole de Kyoto?
J'aimerais que la Suisse, qui ne fait actuellement pas partie du peloton de tête, soit efficace. Mais le CO2 est un problème mondial. Dès lors, si l'on peut mettre en uvre des incitations qui ont des effets plus importants à l'étranger qu'elles n'en auraient en Suisse, cela vaut clairement la peine. Naturellement, j'aurais préféré une taxe sur les carburants, qui aurait permis d'intervenir directement sur le marché indigène. Mais les jeux sont faits...
Et vous devrez finalement vous contenter du centime climatique, qui a jusqu'en 2007 pour faire ses preuves. Etes-vous optimiste quant à ses effets?
J'aurais effectivement préféré que la taxe sur le CO2 s'applique à la fois aux combustibles et aux carburants. Mais nos partenaires économiques ont tout fait pour obtenir ce centime climatique et ont donc tout intérêt à ce qu'il soit efficace. Raison pour laquelle je suis confiant. D'ailleurs, concrétiser un projet en collaboration avec l'économie est un avantage. C'est plus crédible qu'une simple décision imposée d'en haut.
«Des blocages pénalisent l'environnement»
L'Etat n'encouragerait pas suffisamment le respect des espaces naturels
Le Temps: Selon vous, est-ce la croissance économique ou le développement durable qui doit faire office de priorité, étant admis qu'il y a un conflit entre ces deux objectifs?
Moritz Leuenberger : A mes yeux, il y a certes un conflit entre l'économie et l'environnement. Mais pas entre l'économie et la durabilité. La durabilité, en soi, favorise tout à la fois l'économie, la responsabilité sociale ainsi que le respect de l'environnement. Prenons l'exemple de la Convention alpine ou celui des parcs naturels, auxquels le parlement vient d'apporter son soutien: un tourisme écologique qui offre des emplois et préserve des espaces naturels bénéficiera à plusieurs générations. Le respect de l'environnement peut donc être conciliable avec l'économie à long terme. Et c'est bien sur le long terme que l'on doit orienter les priorités.
Mais pour l'heure, la Suisse traîne les pieds en matière d'environnement...
La Suisse est efficace avant tout dans la mise en uvre de mesures technologiques pour améliorer l'environnement. Nous sommes les champions du monde du recyclage de papier et de verre. Nous construisons des stations d'épuration, améliorons la qualité des eaux, etc. Quand il s'agit par contre de travailler sur une meilleure utilisation de nos espaces naturels, nous cessons d'être un exemple. Nous sommes même parmi les mauvais élèves en comparaison avec d'autres pays européens.
A cause de l'économie?
L'économie joue finalement bien le jeu. Voyez par exemple ces 300 entreprises qui se sont engagées volontairement à réduire leurs émissions de CO2. Elles témoignent de la volonté de bien des patrons de participer à une politique de développement durable. Ceux qui bloquent le processus sont plutôt des associations faîtières comme economiesuisse ou les responsables politiques. C'est parfois l'Etat qui prend du retard dans la concrétisation de mesures nécessaires, en raison de blocages idéologiques ou financiers.
Avez-vous un modèle de développement durable à l'étranger?
Dans le domaine des transports, je trouve que le modèle à suivre est... la Suisse. Les ministres des transports à l'étranger nous envient notamment notre succès dans le transfert des marchandises de la route vers le rail. Cela ne vaut malheureusement pas pour l'énergie. Là, effectivement, nous pouvons tirer des enseignements de pays comme le Danemark. Même si, chez nous, il faut développer d'autres énergies propres que l'éolienne.
Auteurs: Emmanuel Garessus et Ron Hochuli