SUISSE - Contraste. Dans le cadre des perspectives énergétiques 2030-2050 lancées par lOffice fédéral de lénergie, lInstitut Paul Scherrer (PSI) a publié une analyse du potentiel des énergies renouvelables, dont léolien. Un des résultats de cette étude est que le potentiel évalué, qui se voulait réaliste, ne permet pas de remplacer la production nucléaire actuelle.
Daucuns ont reproché à cette étude de sous-estimer ce potentiel. De son côté, la Fondation suisse pour la protection et laménagement du paysage, par un article de son directeur publié dans la NZZ du 13 février dernier, estime au contraire que ce potentiel, concernant léolien, est irréaliste.
Les conflits avec la protection du paysage et la population sont programmés.Par Raimund Rodewald, directeur de la Fondation suisse pour la protection et l'aménagement du paysage
Une étude de lInstitut Paul Scherrer (PSI) sur les énergies alternatives renouvelables estime à environ 330 grandes éoliennes le potentiel réalisable de lénergie du vent en Suisse. Cela signifierait une dévalorisation importante dune grande surface du territoire. Dautres énergies renouvelables seraient en mesure de fournir un multiple de cette production en respectant davantage lenvironnement.
Lénergie éolienne connaît actuellement une croissance soutenue, voire un véritable boom, partout en Europe. Toutefois, les unités de plus en plus gigantesques (hauteur jusquà 180 m) et la taille des parcs provoquent des résistances de plus en plus vives dans les régions concernées. Les disputes véhémentes entre les partisans et les adversaires du vent font penser aux disputes à propos des antennes de téléphonie, la dimension des installations dun tout autre ordre de grandeur en plus.
Un pays peu venteux
La construction de grandes éoliennes à lintérieur des terres se heurte en Europe aux limites de lacceptable. Une certaine prudence en matière de prévisions est donc de mise, en Suisse aussi. Malheureusement on assiste au contraire à une propagande intensive. Et ce malgré le fait que la propriétaire du seul parc suisse au Mont-Crosin, Juvent S.A., affirme clairement dans sa brochure "10 ans de Juvent" publiée en octobre 2005: "laccessibilité restreinte des bons sites et les contraintes de protection du paysage posent des limites à lutilisation de lénergie éolienne en Suisse". De plus, il faut le rappeler, la topographie de la Suisse nen fait pas un pays favorable au vent. Ainsi, le rendement du Mont-Crosin atteint 12% contre 25% en moyenne en Allemagne, voire sensiblement plus au voisinage des côtes maritimes. Enfin, la limite de rentabilité est estimée à une vitesse moyenne du vent de 5,5 m/s. Des sites où cette vitesse moyenne est atteinte sont extrêmement rares en Suisse. Le Concept d'Energie éolienne pour la Suisse (2004) et létude du PSI sur le potentiel des énergies renouvelables en Suisse (2005) montrent comment lOffice fédéral de lénergie (OFEN) semble envier le boom éolien des autres pays. Le concept prévoit de réaliser pas moins de 5 à 10 sites avec environ 60 installations (environ 100 m de haut).
LOFEN estime que plus de 20 parcs éoliens avec 189 installations sont réalisables dici 2025. Jusquen 2045, ce sont environ 48 parcs avec chacun 7 éoliennes (environ 336 en tout) qui pourraient être mis sur pied, daprès létude du PSI. La même étude évalue même le potentiel long terme à 7 fois plus (soit environ 4000 GWh avec 2000 éoliennes). Si ces prévisions se réalisaient, même partiellement, les crêtes du Jura et beaucoup de massifs alpins seraient transformés en parcs technologiques. Et ceci dans un pays à densité de population élevée et déjà saturé dinfrastructures de toutes natures qui doit, dun point de vue touristique, vivre de sa culture et de son paysage. La question est de savoir si nous devons sacrifier notre paysage pour lénergie éolienne, tout particulièrement si la productivité est modeste et que de meilleures alternatives existent.
Meilleures alternatives
Létude mentionnée du PSI montre que dici 2035 une production bien plus importante pourrait être réalisée avec les autres nouvelles énergies renouvelables: 5800 GWh par la mini hydraulique , 2000 à 3000 GWh par la biomasse , 1000 à 2000 GWh par la géothermie et jusquà 2700 GWh par le solaire photovoltaïque . Du point de vue du coût du KWh, la biomasse et la géothermie ne sont pas plus chères. Du point de vue du paysage, la biomasse, la géothermie et le solaire photovoltaïque, pour autant que ce dernier soit intégré aux toits des bâtiments comme au stade de Suisse à Berne, présentent nettement plus d'avantages par rapport aux éoliennes. Il serait donc judicieux que la politique énergétique suisse prévoie une promotion différenciée des énergies renouvelables.
Dans les nouvelles dispositions en projet dans la loi sur lénergie qui sont actuellement débattues au Conseil des Etats, une telle différenciation entre les énergies renouvelables manque. Selon la décision du Conseil national, la production annuelle délectricité à partir dénergies renouvelables devrait, dici 2030, augmenter en moyenne de 5400 GWh. Avec la rémunération prévue à lart. 7c de la loi sur lénergie, cest globalement lensemble de lélectricité produite à partir de nouvelles énergies renouvelables qui est soutenue. Comme déjà évoqué, avec ce type de promotion, on court le risque de provoquer des constructions déoliennes dans des lieux défavorables, par exemple dans des zones cantonales de protection du paysage, dans des zones de détente et de repos ou dans des zones agricoles encore épargnées par des constructions gênantes.
Ainsi dans lEntlebuch (canton de Lucerne), on est en train de construire une éolienne (trois seraient possibles daprès le plan de zone), bien que le site se situe dans une région protégée (réserve "biosphère" de lUNESCO) et ne fasse pas partie des 28 sites recensés parmi les plus favorables selon le Concept suisse. Dans le canton de Bâle-campagne, 6 sites sont prévus dans le projet de nouveau plan directeur, mais ne correspondent pas non plus au Concept suisse. Ainsi donc, si une rémunération à linjection de courant éolien est assurée sans tenir compte ni des contraintes liés au paysage ni de conditions de vent suffisantes, le danger est grand que le véritable objectif, à savoir promouvoir une production énergétique compatible avec le développement durable, soit simplement oublié et que chaque installation soit traitée de la même manière.
La Fondation suisse pour la protection et l'aménagement du paysage propose, en conséquence, dintroduire dans la loi une réserve explicite qui prenne en compte ladéquation dun site pour la promotion de chaque installation. Cette réserve ne sappliquerait pas quaux éoliennes: des capteurs solaires en pleine nature non intégrés aux bâtiments, comme au Mont-Soleil, doivent être évités (cest aussi lavis de lAgence solaire suisse). Sans une telle différenciation à temps de la promotion, on programme des conflits inutiles et on met en jeux les avantages fondamentaux des énergies renouvelables. Par ailleurs, les prévisions euphoriques de lOFEN pour le développement des éoliennes se révèlent totalement irréalistes.
Source: Neue Zürcher Zeitung, 13 février 2006, p.11
Traduction: Jean-François Dupont