NEUCHATEL - Le Tribunal fédéral statuera le 31 août sur la faisabilité d'un parc éolien dans le Jura neuchâtelois. Une décision qui aura un impact sur l'ensemble du pays.
Le 31 août, le Tribunal fédéral se prononcera sur la faisabilité du projet de parc éolien du Crêt-Meuron, situé dans le Jura neuchâtelois entre la Vue-des-Alpes et Tête-de-Ran. L'enjeu est de taille: si les juges fédéraux confirment la décision de bloquer le projet pris en mars 2005 par le tribunal administratif neuchâtelois, l'énergie éolienne suisse subira un important coup d'arrêt. «Cela peut même entraîner la mort de la filière», estime Jean-Luc Juvet, chef du Service neuchâtelois de l'énergie. Sept éoliennes sur 111 hectares
Tout dépendra de l'argumentaire retenu par les juges de Mon-Repos. S'ils reprennent les motivations du tribunal neuchâtelois, qui a estimé que l'impact du projet sur le paysage est trop important par rapport à son intérêt énergétique, l'ambitieux programme «SuisseEnergie» devra être revu (lire ci-dessous). Ils pourraient aussi s'appuyer sur le décret cantonal de 1966 qui assure la protection des crêtes du Jura. Dans ce cas de figure, seul le territoire neuchâtelois serait concerné.
A Neuchâtel plus qu'ailleurs, les partisans de l'énergie éolienne sont inquiets. Car pour eux, le parc du Crêt-Meuron n'est pas un projet parmi d'autres. Il constitue un symbole et un exemple à suivre dans le sillage du parc éolien du Mont-Crosin, dans le Jura bernois, qui produit 60% de l'énergie éolienne helvétique.
S'il voit le jour, en 2008 ou 2009, le projet neuchâtelois se composera de sept éoliennes réparties sur 111 hectares dans un petit vallon où le vent s'engouffre avec force, comme le savent les fondeurs qui fréquentent la région. Les pales de 32 mètres seront articulées sur des mâts de 60 mètres de haut pour une production annuelle estimée à 14,35 gigawatts-heure (GWh), à même de couvrir les besoins en électricité de 4000 à 5000 ménages sur une période de 20 à 25 ans.
En gestation depuis quelques années, le projet dispose de plusieurs atouts. Son financement est déjà bouclé: un développeur privé britannique s'est engagé à fournir les 26 millions de francs nécessaires à sa construction. Il dispose en outre d'un appui très large, qui englobe la Confédération, les autorités cantonales et communales, le WWF et Pro Natura. Enfin, et c'est sans doute le plus important, la population voit le développement de la filière d'un il favorable. Un sondage réalisé en 2002 a montré que près de 9 Suisses sur 10 sont favorables à l'énergie éolienne et que 3 sur 4 ne verraient pas d'inconvénient à vivre près d'éoliennes.
«Le jeu n'en vaut pas la chandelle»
Pour les recourants contre le projet du Crêt-Meuron - des riverains, soutenus par la Fondation suisse pour la protection du paysage (FP) et Patrimoine suisse -, cette cote d'amour est largement usurpée. «En Suisse, l'énergie éolienne est une question de prestige et de marketing, mais elle n'est pas viable au regard de son impact paysager» , estime Richard Patthey, responsable du secrétariat romand de la FP.
Selon lui, les promoteurs de l'énergie éolienne ont fait leurs projections de production avec «un optimisme extraordinaire». Et malgré cela, elles ne représentent «que des clopinettes» au regard du marché énergétique. Le parc du Crêt-Meuron produirait par exemple le 0,012% de l'ensemble de l'énergie produite en Suisse . «Doit-on sacrifier les crêtes du Jura pour un résultat aussi pitoyable, questionne Richard Patthey. Pour nous, les choses sont claires: le jeu n'en vaut simplement pas la chandelle.»
Suisse-Eole et les supporters des éoliennes considèrent quant à eux que ce sont les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Ils fustigent les arguments de la FP qui pousseraient, dans la même logique, à «s'opposer à l'énergie solaire sous prétexte que le désert du Sahara est mieux ensoleillé».
Au Tribunal fédéral, désormais, de prendre position entre deux camps définitivement irréconciliables. Richard Patthey, qui se rendra à Lausanne le 31 août, est confiant: «Pour une fois, nous ne sommes pas recourants. Cela nous donne une confiance supplémentaire.» En face, les amoureux d'éole refusent d'imaginer le pire. «Ce serait extrêmement regrettable, considère Jean-Luc Juvet. La Suisse resterait à la traîne par rapport aux pays européens. Avec une topographie comparable, l'Autriche produit vingt fois plus d'énergie éolienne que nous. Il faut s'inspirer de cet exemple et aller de l'avant.»
De l'énergie verte pour 30000 ménages
Le programme «SuisseEnergie» veut développer l'énergie éolienne d'ici à 2010.
A l'échelle suisse, le parc éolien du Crêt-Meuron est un projet colossal. Il ferait presque doubler la production annuelle d'énergie éolienne en Suisse, qui s'élève à 15 gigawatt-heures (GWh) depuis la mise en service des installations de Collonges (VS) et Entlebuch (LU) à l'automne 2005.
Ce total place la Suisse à des années-lumière des pionniers que sont l'Allemagne, l'Espagne ou le Danemark. Avec le programme «SuisseEnergie», qui vise à promouvoir les énergies renouvelables, l'Office fédéral de l'énergie (OFEN) souhaite corriger le tir. Il a fixé l'objectif d'installer, d'ici à 2010, de cinq à dix nouveaux parcs éoliens. La production indigène serait alors comprise entre 50 à 100 GWh, soit entre 0,1 et 0,2% de la consommation actuelle d'électricité. Cela permettrait de couvrir les besoins de 15000 à 30000 ménages.
Vingt-huit sites retenus
Après deux étapes de sélection, l'OFEN et Suisse-Eole ont retenu 28 sites favorables pour l'implantation d'éoliennes. Outre la force du vent, qui constitue le critère principal, les spécialistes se sont assurés de la proximité de routes pour amener les matériaux de construction et de lignes électriques pour le transfert de l'énergie. Des études ont également été faites pour définir les nuisances sonores et les effets sur la faune, les oiseaux en particulier.
Malgré ces précautions, plusieurs projets suscitent des oppositions. La volonté de la Ville de Neuchâtel d'installer deux éoliennes à Chaumont est combattue. Même chose pour le projet de parc éolien de Sainte-Croix, retardé après la décision du Tribunal administratif vaudois de renvoyer le dossier à l'expéditeur pour des questions de procédure.
Pierre-Emmanuel Buss