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29.08.2006 - L'Impartial

Tête-de-Ran - Un jugement dans le vent

TETE-DE-RAN - Le Tribunal fédéral prendra position jeudi sur le projet de parc éolien sur la crête protégée entre Tête-de-Ran et La Vue-des-Alpes. Le verdict est très attendu bien au-delà des frontières neuchâteloises.
Une tornade de provenance neuchâteloise secouera jeudi le Tribunal fédéral. Les juges de Lausanne décideront si les éoliennes projetées au Crêt-Meuron, entre Tête-de-Ran et La Vue-des-Alpes, pourront être construites ou non. Le verdict, qui pourrait faire jurisprudence au niveau national, tombera comme un coup de tonnerre dans le ciel des défenseurs du paysage ou des promoteurs de cette énergie renouvelable.
Le feuilleton commence en 2001. Le Département cantonal de la gestion du territoire (DGT) met à l'enquête publique un plan prévoyant l'implantation de sept éoliennes de 90 mètres de haut dans un périmètre s'étendant sur 111 hectares et deux kilomètres de longueur. Le projet englobe l'aménagement d'un parking et de chemins carrossables, la construction d'un mât de mesure de 60 mètres et d'un petit bâtiment technique. Soutenu par les communes des Hauts-Geneveys et Fontaines et par le WWF, le Château y voit une réponse aux défis énergétiques actuels et, accessoirement, un atout pour le tourisme doux.
Un courant contraire
Cependant, le projet soulève des bourrasques. Une association des Amis de Tête-de-Ran /La Vue-des-Alpes se crée et fait opposition, en compagnie d'autres mouvements et particuliers. Arguments principaux: ce parc éolien, d'une rentabilité énergétique douteuse à leurs yeux, «porterait une atteinte grave au paysage» et à l'environnement naturel, dans un secteur de crêtes normalement préservé par le décret de 1966 sur la protection des sites naturels du canton de Neuchâtel.
En février 2003, le DGT lève toutes les oppositions. Mais les Amis de Tête-de-Ran /La Vue-des-Alpes, la Fondation suisse pour la protection et l'aménagement du paysage, Patrimoine suisse et 18 particuliers recourent au Tribunal administratif cantonal.
En mars 2005, après deux ans d'instruction, les juges cantonaux acceptent ces recours. Selon eux, la protection particulière dont bénéficie cette zone de crêtes présente un «intérêt prépondérant», compte tenu des incidences du projet sur la nature et le paysage. Alors que l'intérêt énergétique du parc éolien est «extrêmement faible, sinon quasi insignifiant», puisqu'il ne couvrirait que 1,43% de la consommation cantonale d'électricité. Le Tribunal administratif annule donc les décisions du DGT.Mais celui-ci refuse de plier sous le vent contraire. Le conseiller d'Etat Pierre Hirschy affirme qu'une production éolienne couvrant les besoins de 4000 à 5000 ménages «ne peut pas être qualifiée de négligeable».
En plein 40e anniversaire
En mai 2005, le DGT dépose à son tour recours au Tribunal fédéral, de même que l'Office fédéral de l'énergie et la société française qui construirait ce parc. Hasard du calendrier, le verdict des juges fédéraux va tomber en pleines célébrations du 40e anniversaire du décret de 1966.
Le paysage d'abord
«Nous sommes très tendus, car c'est complètement ouvert, confie Raimund Rodewald, directeur de la Fondation suisse pour la protection et l'aménagement du paysage (FSPAP), à Berne. Nous espérons que le Tribunal fédéral ne se contentera pas d'un traitement formel, en demandant par exemple de compléter le dossier, mais jugera cette affaire sur le fond.»
La question clé, pour la FSPAP, c'est de savoir quelle est la valeur de la sauvegarde de paysages protégés par décret cantonal face à l'intérêt d'y installer des éoliennes. Autrement dit, si le TF autorise la création d'un parc éolien au Crêt-Meuron, crête concernée par le décret cantonal de 1966 sur la protection des sites naturels neuchâtelois, la porte serait ouverte à l'érection de nombreuses éoliennes sur toute la première crête du Jura suisse, bien exposée au vent, à l'exception des sites classés d'importance nationale, comme Chasseral ou l'arête de Solmon - La Tourne. Des projets existent notamment à Sainte-Croix (VD) et au Peuchapatte (JU), auxquels la FSPAP s'oppose aussi. Selon Raimund Rodewald, le Tribunal fédéral doit trancher une question d'aménagement du territoire, et non énergétique.
Un apport indispensable
«Il est assez difficile de dire quelle sera la portée du jugement du Tribunal fédéral», évalue Martin Kernen, du bureau d'ingénieurs Planair, à La Sagne, antenne romande de Suisse Eole, association pour la promotion de l'énergie éolienne en Suisse. Selon lui, la notion de jurisprudence pourrait s'étendre à tout le pays ou se limiter à la compatibilité entre le décret cantonal de protection des sites naturels de 1966 et l'implantation d'éoliennes sur les crêtes neuchâteloises.
«Pour nous, c'est compatible, poursuit Martin Kernen. A titre personnel, je ne vois pas comment le Tribunal fédéral, dans sa sagesse, juge qu'on puisse se passer de cette énergie qui a un potentiel énorme en Europe et non négligeable en Suisse.» Depuis les années 80, explique-t-il, le coût des éoliennes a considérablement diminué et leur rendement augmenté.
A lui seul, le parc projeté au Crêt-Meuron produirait entre un petit tiers et un septième de la production d'énergie éolienne planifiée par la Confédération d'ici 2010. L'ingénieur juge cet apport indispensable lorsqu'on connaît «les graves problèmes d'approvisionnement en électricité que nous rencontrerons ces prochaines décennies». Par Alexandre Bardet
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