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23.12.2006 - Le Temps

«Pour l'approvisionnement en électricité, des centrales à gaz sont incontournables»

ENERGIE. Directeur de l'Office fédéral de l'énergie, Walter Steinmann évoque les scénarios pour combler les manques en électricité que pourrait subir la Suisse dès 2012. A ses yeux, il faudra avant tout consommer moins.
L'horloge tourne. La Suisse pourrait subir les premiers effets d'une pénurie en électricité dès 2012, prévient Walter Steinmann. Pour repousser l'échéance, le directeur de l'Office fédéral de l'énergie (OFEN) ne voit qu'une solution: consommer moins et mieux. Parallèlement, il s'agit de planifier de nouvelles infrastructures, en effectuant des compromis entre impératifs énergétiques et climatiques. Or les fronts politiques sont toujours bloqués. Pour Walter Steinmann, il paraît évident qu'il faudra construire des centrales à gaz et compenser leurs émissions de CO2. Le parlement doit encore définir dans quelle mesure ces compensations doivent se faire en Suisse ou à l'étranger, où elles sont jusqu'à cinq fois meilleur marché, donc plus efficaces. «La politique climatique est un enjeu mondial», souligne le directeur de l'OFEN.
Entretien.
Le Temps: Quel est le risque qu'un black-out se produise, cet hiver?
Walter Steinmann: Nous avons aujourd'hui assez de courant. Mais des erreurs peuvent toujours être commises. Et il se peut que des évènements imprévus, comme une tempête, fassent que notre système atteigne ses limites. Cela dit, depuis le 15 décembre, la société Swissgrid gère le réseau. Selon la nouvelle loi sur l'approvisionnement en électricité, cette société, aujourd'hui en mains des distributeurs d'électricité, deviendra propriété des communes et des cantons. Elle dispose de compétences et de moyens d'intervention accrus pour gérer le réseau, notamment dans des situations critiques. Les risques sont donc limités.
- Le spectre d'une pénurie en électricité à l'horizon 2020 est utilisé à toutes les sauces dans le débat politique. Les partis en font-ils trop?
- Il faut regarder les choses en face: en 2020, les trois réacteurs les plus vieux (celui de Mühleberg et les deux de Beznau) auront cinquante ans de service. Raisonnablement, il faudra les arrêter. En même temps, les premiers contrats d'importation d'électricité que nous avons avec la France arriveront à échéance. Mais en réalité, avec la hausse de la consommation, nous courons le danger de manquer d'électricité dès les nuits froides de l'hiver 2012. Il faut donc agir vite.
- Comment? Le Conseil des Etats vient de décider que les émissions de CO2 de futures centrales à gaz devraient être compensées à 70% en Suisse. Dès lors, ces centrales ne seront pas rentables...
- Le Conseil des Etats a donné un signal. Mais le débat sur les compensations devra encore être mené au National. Il faudra trouver une solution de compromis entre des considérations climatiques et la sécurité d'approvisionnement. Mais avant toute chose, nous allons analyser durant les prochains mois le potentiel d'économies d'énergie. Avec des objectifs ambitieux, on peut repousser la pénurie de deux à trois ans. En outre, un apport accru des renouvelables peut palier une partie des lacunes.
- Et ensuite?
- Au parlement de le dire. Je pars du principe que nous aurons une solution en forme de mosaïque. Toutes les propositions sont les bienvenues. Y compris celle des radicaux qui veulent une nouvelle centrale nucléaire. Même si, sur ce point, ce ne sera vraisemblablement pas le parlement qui aura le dernier mot, mais le peuple. Et il faut souligner qu'une nouvelle centrale nucléaire serait opérationnelle en 2025 au plus tôt.
- Dans l'immédiat, il y a donc trois solutions. S'approvisionner via des importations, à travers la construction de centrales à gaz, ou avec un mélange des deux...
- Absolument. Il faut se demander quel poids on peut donner aux importations, au cours d'une période où les excédents de production vont diminuer en Europe. Est-il judicieux d'importer du courant, en grande partie produit par des centrales à gaz qui émettent de CO2, plutôt que de construire nos propres centrales qui nous garantiraient au moins la sécurité d'approvisionnement à des prix raisonnables? Nous continuerons certes d'importer du courant, mais en proportion limitée. Sinon, comme l'a montré la panne électrique qui a frappé une partie de l'Europe le 4 novembre, nous sommes à la merci d'événements hors de nos frontières.
- On a pourtant l'impression que les distributeurs d'électricité veulent charger la facture du gaz pour poursuivre l'aventure nucléaire...
- Le combat se situe moins parmi les distributeurs qu'entre les partis, où chacun veut se profiler, à dix mois des élections. Les distributeurs ont compris qu'un certain nombre de centrales à gaz étaient incontournables, du moins en tant que solution transitoire. Ils veulent tout au plus laisser une fenêtre ouverte pour le nucléaire à moyen terme, et tentent d'empêcher que l'ensemble des huit ou neuf projets de centrales à gaz existants soient tous concrétisés.
- Le parlement veut donner un coup de pouce à toutes les renouvelables. Mais la géothermie est risquée, le bois émet du CO2, le solaire est cher et les éoliennes sont en conflit avec la protection du paysage...
- Je ne crois pas que l'énergie éolienne fournira un jour plus de 1 à 2% de notre consommation. Mais les autres technologies sont prometteuses: pour la biomasse, le bois et dans un futur plus lointain la géothermie, un marché va s'ouvrir. Et d'ici vingt à vingt-cinq ans, le photovoltaïque offrira des débouchés intéressants.
- La géothermie a néanmoins provoqué un séisme à Bâle il y a peu...
- C'est une technologie très récente. Il est donc nécessaire d'accumuler des expériences. Il faut d'abord analyser les causes de l'incident et surveiller les activités plus étroitement. Mais chaque technologie a besoin de vingt ans pour être réellement apte à intégrer un marché.
«Les citoyens doivent se responsabiliser»
Un «permis de polluer» individuel est envisageable.
Le Temps: Politiques énergétique et climatique jouent déjà un rôle important dans la campagne en vue des élections fédérales de 2007. Y a-t-il trop d'émotions quand on parle de ces sujets?
Walter Steinmann: C'est normal qu'il y en ait. Le sujet est à la fois sensible et complexe. Mais sur le fond, la sécurité de l'approvisionnement est un enjeu national, tandis que la politique climatique est un enjeu mondial. La Suisse doit agir sur les deux plans. En tant que pays alpin particulièrement vulnérable aux changements climatiques, elle doit s'engager pour des solutions internationales efficaces, comme le Protocole de Kyoto. Sur le terrain, aider d'autres pays qui produisent davantage de CO2 à réduire leurs émissions est moins cher et plus efficace. Mais en même temps, il faut aussi investir en Suisse, précisément pour rester crédible à l'échelle internationale.
- La Grande Bretagne réfléchit à introduire des certificats d'émissions de CO2 individuels, sorte de «quota de pollution» qu'aurait chaque personne. Une bonne idée?
- Il faut prendre des mesures incitatives à l'échelle du citoyen et de l'économie. Une grande partie de l'énergie que nous consommons est de l'énergie dite grise: c'est l'énergie qui est utilisée pour produire des marchandises fabriquées en Chine, en Inde ou ailleurs et qui polluent donc à l'étranger. Le citoyen doit davantage se responsabiliser, dans ses habitudes de consommation en général. Il y a deux façons de l'influencer: à travers des impulsions morales, pas toujours populaires. Ou en le poussant à modifier ses habitudes de consommation à travers des mécanismes économiques. Reste à définir le meilleur outil: un système à la britannique, une taxe CO2 mondiale telle que l'a proposée Moritz Leuenberger, ou autre chose encore. Enfin, il faut également prendre des mesures légales pour favoriser de nouvelles technologies.
- Concrètement?
- En interdisant certains appareils trop gourmands en énergie. Cela ne veut pas dire qu'il faudra se passer de ces appareils, mais qu'il faudra promouvoir de nouvelles technologies. Une vision d'avenir a été développée: la société 2000 watts. Elle impliquerait de diviser notre consommation d'électricité par trois. Je ne dis pas que nous allons faire cela du jour au lendemain, mais durant la première moitié de 2007, nous allons mettre en place une stratégie pour réduire notre consommation. Parce que d'un point de vue strictement technique, la société 2000 Watts est déjà possible. Le problème, c'est que les incitations économiques et les dispositions légales font encore défaut.
- Où faut-il agir en priorité?
- Dans l'assainissement des bâtiments. D'ici à une vingtaine d'années, les bâtiments ne seront plus des consommateurs d'énergie mais des producteurs d'énergie, par exemple à travers le solaire. Le label Minergie ne sera plus une distinction «écolo-chic», mais la norme.
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