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26.12.2006 - Nouvel Observateur

Vivre sans pétrole

Jean-Marc Jancovici, un des artisans du "pacte écologique", explique pourquoi ni les énergies alternatives ni les progrès de la science ne désamorceront la bombe climatique. Une seule solution : consommer mons d'hydrocarures et changer notre modèle de développement. Jea-Marc Jancovici, polytechnicien, membre du Comité de Veille écologique de la fondation Nicolas Hulot, est spécialiste du changement climatique et de la crise de l'énergie.
Entretien paru dans le Nouvel Observateur du 14 decembre 2006
Nouvel Observateur : Selon vous, nous sommes "drogués" au pétrole et nous devons d'urgence nous désintoxiquer .
Jean- Marc Jancovici : Cette cure de désintoxication est notre seule planche de salut. Une diminution drastique de notre consommation d'énergies fossiles, pétrole mais aussi charbon et gaz, est vitale pour la survie de la planète. Les combustibles fossiles représentent aujourd'hui 80% de l'énergie mondiale. Si la consommation de ces énergies continue à croître de 2% par an, comme elle le fait en moyenne depuis 1970, les émissions de CO2 seront telles que la température planétaire aura grimpé de 5 degrés au moins en 2100, et de 10 à 20 degrés en 2200 !
N.O. : Vous avancez aussi un autre argument qui n'a rien à voir avec la sauvegarde de l'environnement
J.M.J. : En effet. Imaginons que la question climatique nexiste pas. Lhumanité devra de toutes façons consommer moins dénergies fossiles avant la fin du XXI° siècle. Contrairement à ce que nous croyons souvent, le stock disponible nest pas extensible à linfini et il faut à la planète des millions dannées pour faire du pétrole ou du charbon. Ce sont les opérateurs pétroliers eux-mêmes souvent plus conscients du problème que les politiques ou les média- qui le disent. Selon Shell, la production pétrolière commencera à décliner vers 2025. Total parle lui de 2020.
N.O. : C'est donc l'affaire d'une génération ?
J.M.J. : La seule question est maintenant de savoir si nous allons subir cette "fin du pétrole" ou l'anticiper. La même question se pose pour le climat. Au cours du siècle dernier, la température planétaire moyenne a gagné un demi-degré et le gaz carbonique a augmenté de 30% dans latmosphère. Qu'on le veuille ou non, lévolution climatique des 20 prochaines années est déjà scellée. Car la durée de vie du CO2 que nous injectons dans latmosphère est très longue. Et même si lon cessait brusquement demain matin nos émissions, il faudra attendre plusieurs milliers dannées avant que latmosphère redevienne ce quelle était avant le début de la révolution industrielle. La perturbation que nous avons mise en route est irréversible à léchelle de la vie humaine. Le changement climatique nest pas une « pollution » que lon pourra traiter quand la nuisance deviendra insupportable. Nous sommes donc face à un choix majeur : décider si nos enfants vivront avec un climat différent du nôtre, mais gérable, ou si nous allons leur léguer une planète considérablement moins hospitalière. L'alternative est toujours la même : subir ou anticiper.
N.O. : Mais le problème ne se résoudra-t-il pas de lui-même avec la fin du pétrole ?
J.M.J. : Illusion ! Car de nombreux pays auront la tentation de remplacer le pétrole par le charbon (une ressource bien mieux distribuée, tous les pays industrialisés en ont à proximité). Aujourdhui, 40 % des émissions de CO2 dorigine humaine sont dues au charbon, autant que pour le pétrole (les 20% restant reviennent au gaz). 40% de lélectricité planétaire provient des centrales à charbon. L'Allemagne, qui, à la différence de la France, souhaite se passer du nucléaire, va probablement augmenter sa consommation de charbon. Les Etats-Unis sont en train de lancer en ce moment trois usines de liquéfaction de charbon pour en faire du carburant de synthèse. Il faut tordre le cou à une idée aussi fausse que largement répandue : le charbon serait lénergie du passé, bonne pour les pays en voix de développement, et que les Occidentaux auraient abandonnée. Savez vous que les premiers consommateurs de charbon par habitant sont les
Américains ? Ces choix sont irresponsables. Dabord parce que, comme le pétrole, le charbon nest pas inépuisable. Ensuite et surtout, parce que sa combustion émet 30% de plus de CO2 dans latmosphère que le pétrole à énergie égale. Or, tous les scientifiques le disent, pour éviter la catastrophe climatique, les émissions mondiales de CO2 doivent avoir diminué de moitié dici 2050 A linverse, si nous consommons tout le charbon accessible, la température planétaire pourrait monter de plus de 20°C à terme.
N.O. : Il faut donc se tourner durgence vers les énergies alternatives.
J.M.J. : Certes mais au risque de déplaire, il faut dabord regarder la réalité en face. La place occupée par les « renouvelables » dans les média ou dans les discours écologiques est inversement proportionnelle à la part quelles occupent dans la production mondiale. Aujourdhui, léolien fournit 0,05% de lénergie planétaire, environ 0,2% vient des bio carburants [NDR : j'ai laissé passer une coquille dans l'article papier, qui mentionne 1% au lieu de 0,2%], moins de 0,05% du solaire thermique (les chauffe-eau pour lessentiel) et moins de 0,001% vient du solaire photovoltaïque. Cest le bois (10% du total mondial) qui représente la source renouvelable la plus utilisée après les barrages (5%). Rapportées à la consommation mondiale, lensemble de ces énergies joue donc un rôle secondaire.
N.O. : Parce que les gouvernements ne se sont pas donnés les moyens de les développer.
J.M.J. : Ce raisonnement est très largement partagé dans lopinion. Mais en fait le problème n'est pas là. Admettons que lon décide de remplacer le pétrole, le charbon, le gaz par des énergies renouvelables. On multiplie par 3 ou 4 lutilisation du bois ? Il faudrait massivement déforester, ce qui aggrave les émissions de CO2. On mise sur les biocarburants ? Pour produire léquivalent du pétrole consommé par les transports en France, il faudrait planter du colza ou des betteraves sur 50 millions dhectares (lhexagone en compte 55 millions). On parie sur les éoliennes ? Pour nous fournir en électricité avec cette seule technique (cest excessif mais permet de fixer les idées), nous devrons alors couvrir notre territoire de centaines de milliers de ces machines. Les moulins à vent font rêver. Mais revenons sur terre : aujourdhui, 1 euro investi dans lisolation de lhabitat économise 20 fois plus de CO2 que 1 euro investi dans éoliennes
Si toutes ces énergies renouvelables ne sont pas plus exploitées, ce nest pas seulement parce que les politiques ne font pas assez defforts en leur faveur, cest aussi à cause de contraintes techniques.
N.O. : Les progrès de la science ne permettront-t-ils pas de résoudre ces contraintes ?
J.M.J. : Certaines énergies renouvelables sont prometteuses pour lavenir. Mais cest dici à vingt ans quil faut avoir largement progressé vers la solution. Un délai trop court même pour les plus grands savants et les meilleurs ingénieurs. De plus, le miracle des renouvelables serait possible avec 50 millions dhommes sur terre. Mais pas avec six milliards dindividus qui souhaitent consommer léquivalent dune tonne et demie de pétrole par an. Et encore moins si nous estimons que lensemble de lhumanité (qui doit passer à 9 milliards dindividus) a droit au standard dun Français au smic, brûlant léquivalent de 4 tonnes de pétrole par an. Le problème vient des ordres de grandeur en jeu et non du caractère intrinsèquement diabolique de telle ou telle source dénergie. Il faut développer les énergies renouvelables mais elles ne pourront jamais se substituer aux énergies fossiles à consommation constante. Cest la même chose pour le nucléaire.
N.O. : Le nucléaire, justement, vous êtes pour.
J.M.J. : Je sais que ma position est iconoclaste pour de nombreux écologistes. Mais si tout ce que je laisse à mes enfants ce sont des déchets radioactifs, cela me va très bien. En France, on chiffre aujourdhui ces déchets à 2 ou 3 grammes par habitant et par an. 500 fois moins que les phytosanitaires (pesticides), qui sont dune toxicité aiguë à peu près équivalente pour certains. Je ne nie pas évidemment le risque daccident nucléaire. Mais, et pardonnez moi de parler crûment, les dommages dun accident sont moindres que ceux que nous font courir la bombe climatique. Cela étant dit, pas plus que les énergies alternatives, le tout nucléaire nest pas la solution au problème du réchauffement. Aujourdhui, il représente 5% environ de lénergie primaire consommée par les hommes. Il faudrait construire 8000 réacteurs (contre 400 aujourdhui) pour que latome remplace le pétrole et le charbon. Infaisable en 20 ou 30 ans.
N.O. : On peut aussi imaginer que nos sociétés vont devenir moins gourmandes en énergie, grâce aux évolutions technologiques.
J.M.J : Isuffisant. Et naïf. On croit souvent que la croissance des emplois de bureau sera bénéfique pour lenvironnement. Mais un salarié travaillent seul dans son bureau consomme autant dénergie à peu près 1,5 tonne équivalent pétrole par an - quun Français en consommait pour tous ses usages il y a cinquante ans. Et le pays au monde qui a le plus développé linformatique et léconomie Internet - les Etats-Unis - est aussi celui dont la consommation dénergie par habitant est la plus élevée ! La fabrication dun ordinateur équivaut à 350 kilos de pétrole brûlé. Prenons maintenant lexemple de lautomobile. Certes, si on compare une voiture fabriquée aujourdhui avec un véhicule de même masse et de même puissance fabriquée il y a 30 ans, celle daujourdhui consomme moins dessence. Le problème, cest que les voitures vendues actuellement sont 2 à 3 fois plus puissantes que celles dantan et, pour ne parler que de la France, 2 fois plus nombreuses. La planète se fiche bien des émissions par kilomètre : cest le total de ce que nous rejetons dans latmosphère qui importe. Et que cela ait été produit par 1.000 voitures très gourmandes ou par 400.000 très économes est parfaitement indifférent au système terre. Dans le même ordre didée, les logements construits aujourdhui sont plus « économes » par mètre carré que ceux dil y a trente ans, mais aussi plus grands. Et toutes les merveilles technologiques dont nous avons équipé nos foyers
Ordinateurs, sèche linge, congélateurs, micro ondes ou photocopieuses. Elles sont également de plus en plus « économes », souci environnemental et marketing obligent, mais aussi infiniment plus nombreuses. Résultat : la consommation électrique des logements et des bureaux (chauffage électrique exclu) a été multipliée par 4 en trente ans. Conclusion : les biens que nous fabriquons aujourdhui consomment chacun moins mais cela na pas engendré la moindre baisse de la consommation globale de lhumanité. Le progrès technique a dabord servi à augmenter les usages.
N.O. : Si aucune nouvelle technologie, aucune énergie renouvelable nest capable de se substituer aux hydrocarbures, où est lissue alors ?
J.M.J. : Il faut comprendre que lobjectif est de réduire notre consommation dénergie fossile. Et pour réduire cette consommation, il faut en augmenter le prix.
N.O. : Le pétrole est pourtant déjà cher.
J.MJ. : On ne cesse en effet de répéter que son prix est élevé. Pourtant depuis que nous en consommons, son prix en proportion du pouvoir dachat na fait que baisser, à lexception de quelques hausses transitoires. A 56 euros le baril en 2006, il nest pas plus élevé quen 1981 alors que le pouvoir dachat a augmenté de 60%. Valant aujourdhui mille fois moins cher que le travail humain quelle remplace, la consommation dénergie ne peut pas baisser spontanément. Seule notre acceptation dêtre touchés au porte monnaie fera de nous des consommateurs vertueux. Voilà pourquoi avec le Comité de veille écologique de la Fondation Hulot nous proposons dinstaurer une « taxe carbone », qui viendrait sajouter à la « taxe intérieure sur les produits pétroliers ». Elle sappliquerait à toutes les énergies fossiles à proportion de leurs émissions de CO2. Nous ne sommes pas seuls à proposer ce genre de chose : dans les avocats de la hausse volontaire des prix de lénergie on trouve trois prix Nobel, un ancien économiste en chef de la Banque Mondiale, le directeur de lagence internationale de lénergie
N .O : Cette taxe sappliquerait à tout le monde, particulier comme collectivités ?
J.M.J. : Oui. Noubliez pas que la consommation dhydrocarbures et les émissions de gaz à effet de serre qui en découlent ne sont pas seulement le fait des industriels : 50% de la pollution climatique vient des ménages.
N.O. : Cette taxe ne risque-t-elle pas de pénaliser les plus modestes ?
J.M.J. : Non, si on y réfléchit deux secondes, cest même une taxe sociale ! Elle ne paraît inégalitaire quà ceux qui croient que le monde restera en létat si nous ne payons pas aujourdhui. Or cest impossible. Le changement climatique et/ou lépuisement des réserves en hydrocarbures conduiront de toutes façons à une augmentation massive du prix du pétrole, et de tous les produits qui lui sont liés. Autrement dit, lessentiel de notre consommation (produits alimentaires, bien manufacturés, logements, transports) engendrera une addition complémentaire faramineuse plus tard si nous ne payons pas tout de suite. Je vous laisse deviner les conflits économiques, sociaux et politiques majeurs qui pourraient sensuivre. En plus, il faudra financer les conséquences du changement climatique. Qui seront les plus durement touchés alors ? Les plus pauvres, évidemment. La taxe que nous proposons doit commencer à un niveau très bas, pour être supportable par les ménages modestes, et augmenter chaque année jusquà ce que lobjectif dune division par 4 des émissions de CO2 soit atteint. Elle incitera chacun à choisir, quand il est encore temps, dautres technologies, dautres modes de productions, de déplacement ou de chauffage, dautres métiers pour les plus jeunes, et dautres modèles de rêve pour lavenir. Nous savons bien que nous devenons économes seulement quand les prix nous incitent à lêtre. Les efforts inévitables seront partagés par toutes les catégories sociales et tous les secteurs économiques. Et cette taxe sera bien plus équitable que le chaos économique et climatique quelle permet déviter. En plus, elle conserve largent à lintérieur de nos frontières, alors que la hausse du prix de marché du pétrole - incontournable à terme - envoie largent chez les exportateurs.
N.O. : A quoi servirait largent prélevé ?
J.M.J. : Soit à baisser dautres charges, soit à financer des investissements qui aideront à passer la transition : aides à des programmes de reconversion de lagriculture ou de lurbanisme, à lémergence dune filière axée sur les économies (isolation, polyculture
). Les métiers concernés iront des maçons aux banquiers, en passant par les chercheurs et les ouvriers.
N.O : Cette taxe conduit forcément à un changement de mode de vie.
J.M.J. : Oui. Il y aura forcément des perdants au début . Moins de chauffeurs routiers, moins de grandes surfaces et dindustries expédiant leurs marchandises aux quatre coins du monde, moins demplois dans la construction automobile, moins de consommation matérielle pour chacun dentre nous. Mais même sans la hausse des taxes nous ne pourrons pas conserver tout cela très longtemps. Il y a aura donc aussi - surtout - des gagnants. A commencer par la préservation de la démocratie et de la paix pour nos enfants.
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site de l'auteur : www.manicore.com
jean-marc@manicore.com
Vivre sans pétrole.pdf 529.65Ko
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