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31.08.2007 - La Presse

Éolien : le vent de la zizanie

QUEBEC - Après l’échec de la centrale thermique du Suroît, rejetée par les Québécois, l’État a décidé de miser encore plus sur l’éolien. Hydro-Québec a lancé un appel d’offres, qui prend fin le 18 septembre, invitant le privé à construire des parcs éoliens. Avec cet appel d’offres, Hydro ajoutera 2000 MW à sa capacité de production d’électricité.

Oui, c’est vert, oui, c’est propre l’éolien. Mais ça fout le bordel dans le Québec rural. Les craintes des gens sont nombreuses : saccage du paysage, bruit, redevances aux villages et aux fermiers jugées trop minces, tout y passe. Les griefs visent aussi les façons de faire des promoteurs éoliens, et des autorités municipales qui transigent avec eux.

Mon dossier sur les projets de parcs éoliens semant la zizanie dans les campagnes du Québec commence aujourd’hui.

Voici le premier papier.

Tempête dans les villages

Patrick Lagacé
La Presse

Certains les appellent «anges blancs». D’autres les qualifient de «marguerites géantes». Mais ce n’est pas ce qui empêche les éoliennes de faire peur. Ni de semer la zizanie un peu partout au Québec. Dans 18 jours, des dizaines de firmes soumettront leurs projets à Hydro-Québec. Beaucoup d’argent est en jeu. Voici le premier volet d’une série de trois sur le Klondike du vent.

L’énergie éolienne est une énergie propre, verte et vertueuse qui devrait séduire les Québécois. Mais ces derniers mois, le Québec rural a vécu une véritable «ruée vers le vent», alors que des dizaines de promoteurs privés préparaient des projets de parcs éoliens. Comme tout bon Klondike, celui du vent s’est déroulé dans le chaos, semant la zizanie de la Montérégie à la Gaspésie.

L’expression de «Klondike du vent» vient de Jean-Louis Chaumel, professeur à l’UQAR et spécialiste du développement éolien. Pour lui, le lien avec la ruée vers l’or est évident: en faisant appel au privé pour développer la filière éolienne, Hydro-Québec a ouvert la porte à des dizaines d’entreprises privées, parfois québécoises, souvent étrangères, qui reniflent l’argent à faire avec le vent.

«Ça se déroule dans la bousculade, notait le professeur Chaumel en mai, lors d’une entrevue avec La Presse. Dans le Bas-Saint-Laurent, il y a une trentaine de projets en concurrence, dans une toute petite région. Ça frise le délire. Les municipalités se font concurrence pour attirer les promoteurs. Et les agriculteurs, chez qui on installe les éoliennes, se font offrir de l’argent, mais ils ne comprennent pas le mécanisme.»

«Ça», c’est le deuxième appel d’offres d’Hydro-Québec pour l’achat d’un bloc de 2000 MW d’énergie éolienne, de quoi alimenter 400 000 maisons en période de pointe hivernale. Lancé en 2005, l’appel d’offres prend fin le 18 septembre. Des dizaines de firmes privées comptent présenter des projets de parc éolien à Hydro. Cet été fut donc le sprint final, pour les Boralex, TransCanada Énergie, Innergex, S.M. International, Florida Light and Power ou Énergie de France. Au menu: finaliser les tests de vent, les études d’impact. Et, surtout, convaincre les villages, les MRC et les citoyens que ces parcs éoliens sont souhaitables, inoffensifs et rentables pour tous. Le sceau d’approbation des élus locaux est important pour un promoteur éolien: Hydro-Québec attribue des points dans l’étude de son projet si celui-ci est appuyé par les élus.

Ce job de persuasion n’est pas facile. L’éolien a beau être vertueux, bien des gens rechignent à l’idée de voir apparaître dans leur paysage des «marguerites» de 120 mètres de haut, l’équivalent d’un édifice de 20 étages. Résultat: les projets de parcs éoliens ont rencontré de l’opposition partout. Pétitions, interventions aux conseils municipaux, lettres aux journaux: les opposants ont tout tenté, partout, tout l’été, pendant ce sprint final, pour convaincre leurs élus de dire NON aux promoteurs éoliens.

Un parc éolien plante ses éoliennes sur de vastes espaces, le plus souvent des terres agricoles. Les fermiers qui acceptent de céder des parcelles de terre aux promoteurs reçoivent une compensation annuelle qui tourne autour de 1500$ l’éolienne. Et c’est ici que la zizanie prend racine, entre voisins. Cas classique: un agriculteur va accepter quelques éoliennes sur ses terres. Il recueillera 5000$, 6000$ par année, pour des bouts de terre que, bien souvent, il n’utilise pas.

Il est content, l’agriculteur. C’est une bonne affaire. Son voisin, lui, peste. Ces tours de 120 mètres ne peuvent être plantées à moins de 300 mètres de chez lui. Mais son paysage s’en trouve quand même salement modifié. Sa quiétude aussi: on dit que ça fait du bruit, des pales d’éoliennes. Ce voisin parle à d’autres mécontents. Bientôt, les griefs se multiplient. On craint qu’un parc ne fasse baisser la valeur des maisons. On craint les infrasons, ces sons inaudibles émis par les éoliennes. On cite des études qui disent que des gens ont été mystérieusement rendus malades par ces parcs éoliens...

Que font ces opposants? Ils se tournent vers l’hôtel de ville. Pour découvrir bien souvent que les élus municipaux aiment les promoteurs du vent. Car là où un parc éolien sera construit, les municipalités seront elles aussi dédommagées: 1900$ par éolienne dans les villages de Saint-Léandre et de Saint-Ulric, en Gaspésie. Pour Saint-Léandre, ces redevances totalisant 75 000$ représentent 20% du budget municipal. «Ça va nous aider à financer un projet résidentiel de 20 maisons, plaide le maire du village Roger Bernier. Et ces maisons-là, ça va rapporter des taxes à la municipalité.»

Le maire, qui accueillera lui-même neuf éoliennes sur ses terres, a personnellement conclu un marché de 13 500 $ par année. Êtes-vous à l’argent, monsieur le maire? Sa réponse est franche et contraste avec celle de la plupart des agriculteurs qui, de Bedford à Rivière-du-Loup, jurent généralement qu’ils transigent avec l’industrie éolienne pour le salut de la Terre. «On travaille tous pour l’argent. Moi aussi. Je ne m’en cache pas.»

Le cash

Dans un village comme Stanbridge-Station, en Montérégie, la zizanie arrive aussi avec cette vieille bête qui sait si bien semer le trouble, partout ailleurs: le cash.

Début mai, la salle du conseil était bondée au petit hôtel de ville de Notre-Dame-de-Stanbridge, où on discutait d’un projet de parc éolien avalisé par la MRC de Brome-Missisquoi. Alice Nadeau a résumé d’entrée de jeu la position des opposants au parc éolien, lors de la période de questions: «Est-ce que c’est bon pour tout le monde, ce projet? Ou est-ce que c’est bon pour quelques personnes qui vont se faire du pognon?»

Quelques personnes, ce sont les agriculteurs qui ont accepté de céder des parcelles de terre pour que S.M. International y érige 30 éoliennes de 2 mégawatts.

Tout le monde, pour Mme Nadeau, c’était elle et les dizaines d’autres opposants à l’idée. Qui espéraient voir leurs élus dire «non» au projet de David Cliche, ex-ministre péquiste de l’Environnement, qui défend le projet d’éolienne pour S.M. International.

Pour s’opposer aux opposants, il n’y avait que Géraldine Tougas et son alliée, Chantal Vallière-Brodeur. Celle-ci, également impliquée dans des négos avec M. Cliche, a donné une volée de bois vert à ses concitoyens: «Un peu d’ouverture d’esprit! L’éolien, c’est l’avenir! Je vous dis ça, et je m’applaudis!» Sur ce, Mme Vallière-Brodeur s’est chaleureusement applaudie. Secondée par Mme Tougas. Qui dira, plus tard: «Ce projet ne reviendra pas. Il faut éviter la démagogie.»

Ainsi se manifeste la zizanie à Stanbridge-Station. Pas sous forme d’invectives, comme on le voit ailleurs. Mais des voisins, des amis de toujours se lancent des regards noirs et des soupirs appuyés. Ce soir-là, à Stanbridge, les «anges blancs», comme les appelle David Cliche, poussaient des citoyens qui n’avaient jamais eu, jusque-là, la moindre raison de se chicaner, à s’envoyer des flèches à la limite de la politesse, sur un ton pas toujours amical.

Le bruit d’un jet au loin

En Gaspésie, l’opposition au vent est organisée, éloquente, présente. Mais, contrairement à Brome-Missisquoi, cette opposition n’est ni populaire ni majoritaire.

«Personne ne veut se battre. Personne n’a le temps de se battre. C’est tellement vertueux, l’éolien ! Les opposants, on est vus comme des méchants. Mais on ne voit que la pointe de l’iceberg. Quand les marguerites géantes vont être partout, nos enfants vont se demander ce qu’on a fait.»

De sa maison de Saint-Ulric, près de Matane, Raoul Jomphe peut admirer dans le paysage pas moins de 42 éoliennes de trois parcs différents, dans un rayon de 180 degrés. La Gaspésie est le laboratoire éolien du Québec. On compte sept parcs en service, huit autres s’ajouteront d’ici 2012, de Matane à Gaspé en passant par Carleton.

C’est une soirée de mai, à Saint-Léandre, près de Matane, et autour de la table personne ne contredit Raoul Jomphe. Ni son épouse, Lyse Girardin; ni les autres membres d’Éole-Prudence, un groupe qui tente sans succès de freiner le développement éolien.

Pour eux, c’est clair: l’éolien, tel que développé actuellement, est contraire à l’intérêt public. «La question centrale, c’est: Est-ce légitime de défendre un lieu vierge de développement éolien? On nous demande d’être les otages d’un développement dont on ne retire rien», déplore l’aubergiste Gérald Tremblay.

Rien d’autre que du bruit, à entendre Raoul Jomphe  : «C’est un son enveloppant. Qui varie selon la direction du vent. C’est une enveloppe de son. C’est comme un jet qui gronde dans le ciel, mais qui n’arrive jamais.» On tend l’oreille et, en effet, c’est la meilleure image: comme un jet au loin. Pour un gars de la ville, me dit-il, c’est pas bruyant. «Pour moi, ce l’est.»

«L’éolien, au fond, c’est l’argent, c’est le pouvoir, dit-il. C’est la demande d’énergie. C’est la justification de notre surconsommation à tous.»

Survivre au processus

Ces «tensions» dans les villages visés par les promoteurs du vent ont été soulignées par le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), dans le cas du parc éolien de SkyPower dans la MRC de Rivière-du-Loup. Ailleurs dans le monde, aux États-Unis notamment, la chose est documentée: le même type de discorde s’installe quand les promoteurs éoliens reluquent des terres. Partout, ces parcs éoliens, si propres, si vertueux, ont leur lot d’opposants acharnés.

Les pro-éoliens, eux, invoquent tous le développement durable généré par les éoliennes. Ils le clament haut et fort. Parmi eux, on compte des agriculteurs qui jurent que les 5000$, 7000$ ou 10 000$ qu’ils en retireront annuellement n’influencent en rien leur jugement. «C’est un bon pas pour l’environnement», plaide l’un de ceux-là, l’agriculteur Étienne Tougas, de Notre-Dame-de-Stanbridge.

Martin Loiselle, directeur général du parc éolien de Cartier Énergie de Baie-des-Sables, en Gaspésie, n’est pas étonné par la résistance aux projets de parcs éoliens. Il déplore ces frictions. Et assure que l’éolien finit par être accepté. «Il y a eu de l’opposition ici, aussi, avant la construction. Mais après la construction du parc, je dirais que 95% des gens n’ont aucun problème avec notre parc.»

Chez Hydro-Québec, Daniel Richard, directeur des approvisionnements en électricité, jure que l’«acceptabilité sociale» des projets soumis en septembre pèsera lourdement dans la grille d’analyse de la société d’État. Et, dit-il, un projet retenu par Hydro-Québec ne garantit pas le feu vert du parc éolien. «Il faut passer des étapes réglementaires, comme le Bureau d’audiences publiques en environnement», rappelle-t-il.

Encore faut-il survivre au processus, comprend-on en écoutant le conseiller municipal Raymond se désoler devant la zizanie couvant à Notre-Dame-de-Stanbridge. «Dans 5, 10, 15 ans, on va encore se voisiner. Moi, j’aime ça rencontrer mon monde et pouvoir leur dire bonjour...»


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