MONT-CROSIN - Sur une crête accidentée, à 1200 mètres daltitude, huit éoliennes de 70 à 100 mètres de haut produisent de lélectricité verte pour 3000 ménages. Cest le seul parc de ce type en Suisse. Avec le soleil, le panorama est majestueux. Plein sud, le Chasseral, roi des sommets jurassiens, surmonté de son antenne TV rouge et blanche, devenue presque inutile mais dont il ne viendrait à lesprit de personne de la démonter. Elle est partie intégrante du paysage.
Pierre Berger déboule en quad, son «outil» de travail, été comme hiver (il est alors chenillé), devant lauberge du Vert-Bois, sur la route Tramelan - Saint-Imier, à 1200 mètres daltitude, sur la crête accidentée de Mont-Crosin. Il est paysan à la ferme de LArceut, deux kilomètres plus à lest. Une exploitation de 17 hectares, héritée de ses parents et de ses grands-parents. Il y fait de lélevage bovin et de la production de lait. «Trop petit pour faire vivre ma famille», dit-il. Alors, en application de la nécessaire diversification agricole, Pierre Berger est surveillant et guide des centrales solaire et éolienne de Mont-Crosin et Mont-Soleil. «Ça ma permis davoir, ici, un contact avec le monde entier, en accueillant des visiteurs du Tibet, de Mongolie, de Corée, de Bulgarie. On peut philosopher sur limportance de lénergie.» Bon an mal an, depuis une décennie, 40 000 à 60 000 personnes parcourent les quatre kilomètres du sentier didactique longeant les éoliennes jusquaux panneaux solaires de Mont-Soleil.
La visite démarre par une petite côte à grimper à pied. «Vous entendez quelque chose?» lance Pierre Berger. Les clochettes accrochées au cou des vaches. Et, oui, maintenant quil le dit, un faible sifflement. Léolienne est à une centaine de mètres.
Cest une «pionnière», lune des trois montées en 1996, une Vestas V44. Une «minuscule» machine dune puissance de 600 kilowatts (kW), de 67 mètres de haut 45 mètres pour le mât et 44 mètres de diamètre pour les pales. «A pleine puissance, à 28 tours/minute, la vitesse en bout de pale est de 230 km/h», explique Pierre Berger. Il ouvre la porte de la base du mât, on y pénètre, cest un cylindre de quatre mètres de diamètre. Une échelle permet de grimper à la nacelle. Les pales ne doivent pas tourner pour sy faufiler. Au pied, un tableau électronique indique en permanence la vitesse du vent. 5,5 m/s. La machine fabrique de lélectricité. Un tout petit peu. «A moins de 2,5 m/s, les pales ne tournent pas. Entre 2,5 et 4,5 m/s, léolienne tourne, mais elle ne produit toujours pas dénergie, elle en consomme. La génératrice de léolienne ninjecte de lélectricité dans le réseau quà partir de 4,5 m/s. Elle atteint sa pleine puissance avec des vents de 14 m/s.» Et de convenir quen Suisse, les «vents ne sont pas folichons», que lefficience déolienne serait supérieure sur certains sites «interdits», comme le Chasseral voisin. Pierre Berger note qu«une éolienne y produirait le double délectricité».
Il nempêche, relève-t-il: «Nous avons tout de même de bons rendements.» 16%. Par rapport à un maximum théorique, qui verrait les hélices tourner à pleine puissance en permanence. Or, à cause de vents insuffisants et inconstants, les éoliennes sont à larrêt un cinquième du temps. Un autre cinquième, elles tournent pour beurre, «elles brassent du vent», ironise Pierre Berger. Et, 60% du temps, elles produisent de lélectricité. «Sachez encore que léolienne nextrait que 35% de la force effective du vent, poursuit le guide. Cest la loi de Betz. Il faut que le vent traverse les pales. Si elles assimilaient toute la force du vent, cela générerait des perturbations avec des répercussions mécaniques.»
Le parcours, de là, conduit aux hélices les plus récentes, les Vestas V66, installées en 2004, avec une puissance de 1,75 MW, proches du standard des éoliennes susceptibles dêtre installées dans le futur en Suisse. Elles afficheront une puissance de 2 à 2,5 mégawatts, avec des pales articulées au sommet de mâts de 100 mètres. Pourquoi ne plante-t-on pas certaines machines à la pointe de la technologie, de 5 à 6 mégawatts, comme au large de lAllemagne du Nord? «Ce nest tout simplement pas possible de les amener et les monter ici, explique Pierre Berger. Il faut transporter les mâts et, surtout, les pales, construites dun seul tenant.» Et de pointer son index vers les chemins de montagne voisins, étroits et sinueux. Sans compter limpact paysager de méga-machines.
Le parc de Mont-Crosin est, pour linstant, le seul en fonction en Suisse. Cest la société américaine Cannon qui sy est intéressée la première, au début des années 1990. Elle imaginait ériger 60 «petites» machines de 250 kW et 40 mètres de haut. Le projet a capoté, «racheté par FMB Energie SA en 1995 et qui a impliqué les populations locales». Trois machines sont montées en 1996. Avec lassentiment des paysans et des propriétaires fonciers locaux. «Il ny avait pas de réticence face aux éoliennes, se souvient Pierre Berger. Les craintes étaient focalisées sur les touristes qui viendraient voir les machines. Cest pour les canaliser et éviter les déprédations quun sentier didactique a été créé.» FMB a eu lhabileté de «disséminer» les éoliennes sur les terres de plusieurs propriétaires, défrayés. Les huit installations sont implantées sur les six kilomètres de crête.
Le 10 août prochain, Juvent SA, filiale de FMB et dautres sociétés électriques, met en route le montage de huit nouvelles machines. Une étude «dacceptabilité», indépendante, avait conclu quon pouvait monter jusquà 20 éoliennes sur le site. Les huit nouvelles éoliennes, dune puissance de 2 MW, générant des investissements de 60 millions, «quadrupleront la production du parc», lance fièrement Pierre Berger. Leur hauteur totale dépassera 140 mètres: 100 mètres pour le mât et des pales de 90 mètres de diamètre. «Pendant quon verra de nouvelles hélices tourner, les poteaux et les lignes électriques aériens disparaîtront du paysage, précise le guide. Tout sera enterré.»
Au Mont-Crosin, depuis plus de dix ans quelles tournent, les éoliennes font partie du panorama et du quotidien des habitants. «Comme les coqs des clochers», sourit Pierre Berger. «On nous dit: ça enrichit le paysage, ça le rend vivant. Cest devenu une composante de notre identité régionale. Ça fait connaître la région et ça génère des revenus annexes.»
Et les désagréments? Les oiseaux déchiquetés? Pierre Berger en rit. «On na jamais vu doiseaux fracassés par les pales. Ce nest pas une région de migration. On a, une fois, trouvé une chauve-souris morte au pied dune éolienne. Mais elle navait aucune trace de lacération
»
Le bruit? «Ma ferme est à 140 mètres de léolienne. Dans lhabitation, et devant, à lopposé de la machine, on nentend absolument rien. Quand on ne la voit pas, on ne lentend pas. Et le sifflement est la plupart du temps couvert par le bruit du vent dans les branches.»
Pierre Berger met en avant un désagrément dont on ne parle pas, limpact stroboscopique. Lombre au sol des pales qui tournent, qui peut aller jusquà 3 kilomètres avec le soleil rasant dhiver. «Cest gênant pour lire ou quand vous ramassez des patates», blague-t-il.