ARC-JURASSIEN - A peine lancé, lessor de lénergie verte est compromis. Le manque de cadre et de coordination intercantonale donne de lair au moulin des opposants. Face à ce danger, promoteurs et défenseurs de lenvironnement nouent le dialogue.
Cinq sites, pour un total de cinquante éoliennes, de quoi couvrir à terme deux tiers des besoins en électricité des ménages neuchâtelois. Le gouvernement de ce canton a présenté mardi une version revue et corrigée de son plan. Il en a exclu le site très controversé de Chaumont, qui surplombe le chef-lieu.
Ce document ne mettra pas fin aux polémiques sur les autres sites retenus, mais il a le mérite dexister. Le canton de Vaud, lui, sest contenté de définir des zones dexclusion, laissant promoteurs, habitants et associations saffronter à mains nues pour la suite des événements. Or le manque de leadership politique et labsence de planification coordonnée entre les régions concernées sont pour beaucoup dans le moment délicat que traverse lénergie éolienne en Suisse.
«Notre grande peur à tous, cest de voir les crêtes du Jura plantées déoliennes dun bout à lautre», soulignait un écologiste, hier à Berne, lors dun colloque organisé pour favoriser le dialogue entre promoteurs de lénergie verte et défenseurs de lenvironnement. Mais une autre crainte, tout aussi forte, planait sur ces débats. Le désordre avec lequel les projets dimplantation pleuvent actuellement sur les cantons de larc jurassien risque de donner suffisamment dair aux opposants et aux sceptiques pour bloquer durablement le développement de cette forme dénergie renouvelable.
«Nous sommes à un tournant», a résumé la ministre socialiste bernoise Barbara Egger-Jenzer, dont le canton héberge, au Mont-Crosin, le seul véritable site éolien de Suisse. Elle a invité les partenaires à sentendre au lieu dériger des murs entre eux, alors que lénergie fossile est en voie dextinction et que le nucléaire est «une énergie du passé».
Chacun en convient: le temps où lon ne voyait dans léolienne que le signal sympathique et inoffensif de linnovation semble être bien loin. Avec la multiplication des projets dimplantation, les turbines devenues géantes montrent leur face inquiétante, leur capacité de nuisance réelle ou supposée. De la vallée de Joux à Saint-Brais, en passant par les Préalpes fribourgeoises, la Suisse occidentale résonne de clameurs de rejet.
«Les subventions fédérales ont un effet pervers, elles suscitent quantité de projets qui ne peuvent que retarder et nuire aux plus réalistes dentre eux», constatait un promoteur, Jean-Michel Bonvin, responsable du projet éolien du groupe E au Schwyberg (FR).
A linitiative de Suisse Eole, le lobby de lénergie éolienne, le colloque de Berne était organisé en commun avec Pro Natura. Il a réuni 180 participants à lHôtel de Ville de la capitale. Mais limplication de lorganisation de défense de lenvironnement dans cette manifestation a suscité des réactions hostiles, ce qui montre à quel point la fièvre monte. Pro Crêtes, une fédération dopposants à certains projets le long de la chaîne jurassienne, y voit «linstrumentalisation de Pro Natura, dont le feu vert peut être une condition déterminante à lapprobation de nombreux sites éoliens».
A Berne, écologistes et promoteurs se sont efforcés de rechercher les dénominateurs communs et de formuler les reproches courtoisement. Les uns diabolisent la logique du marché toute-puissante, les autres se moquent des opposants verts qui sont toujours daccord avec les éoliennes «mais pas ici ni comme cela
» Sur un point, on saccorde: il faudrait viser des sites éoliens concentrés, éviter la dispersion des mâts sur tout le territoire, seule manière de gagner la bataille de lopinion. Dommage que lévidence des faits aille précisément dans lautre sens
Ces projets qui pleuvent dans un désordre contre-productif, serait-ce le prix à payer du fédéralisme? Le Soleurois Bernard Staub, président des aménagistes cantonaux, se fait lavocat dune planification coordonnée entre les cantons de la chaîne du Jura. Cela donnerait du sens, de la crédibilité à des projets retenus selon des critères harmonisés, ce qui est loin dêtre le cas aujourdhui. Pour ne citer quun exemple, les paysages protégés par linventaire fédéral sont considérés comme tabous dans certains cantons, mais pas tous. Cet élément est précisément au cur de la bataille à la vallée de Joux.
En attendant la nouvelle loi fédérale sur laménagement du territoire, qui pourrait autoriser la Confédération à établir des plans sectoriels à léchelle de grandes régions, les cantons restent seuls maîtres de leur destin territorial. Encore faudrait-il quils fassent usage de cette compétence de manière groupée, au-delà du simple échange dinformations.
Une ébauche de concertation romande vient de voir le jour, au niveau des aménagistes, mais il est bien tard. Bernard Staub se dit plutôt pessimiste sur un éventuel sursaut. Il redoute que continue de prévaloir «la loi du hasard»: parfois un projet passe, parfois pas.
La carte des vents et laccessibilité des sites ont fait de la Suisse romande la réserve éolienne du pays. Pas moins de 60 sites y sont en projet, dont 40 pour lArc jurassien. Mais jusquà ce jour elle na pas su prendre le leadership politique que cette situation particulière mérite. Peut-être nest-ce pas désespéré?