FRIBOURG - Bloqué par les oppositions, le projet de Groupe E Greenwatt fait face à des opposants résolus. Selon eux, son apport énergétique serait trop faible pour justifier toute cette laideur dans le paysage.
Tout ça pour ça? Telle est, en résumé, l'interrogation qui sous-tend l'action de l'association Sauvez les Préalpes - Rettet den Schwyberg. Déterminés à empêcher l'érection, par Groupe E Greenwatt, d'un parc éolien au Lac-Noir, ses membres estiment que le jeu n'en vaut pas la chandelle. Aligner sur la crête du Schwyberg neuf ventilateurs géants de 140 mètres de haut, visibles depuis la ville de Fribourg, pour produire 36 Gigawattheures (GWh) de courant vert par année - soit 0,05 % de la production électrique nationale, selon leurs calculs - c'est ruiner le paysage pour pas grand-chose.
A l'heure actuelle, onze oppositions au projet éolien, émanant d'associations de défense de la nature et de privés, sont toujours en cours de traitement par les instances cantonales, confirme Christophe Kaempf, porte-parole de Groupe E. Commandé par le fournisseur d'électricité fribourgo-neuchâtelois, un rapport de la Station ornithologique de Sempach a récemment démontré que le Schwyberg était un important point de passage pour les oiseaux migrateurs: plusieurs milliers d'entre eux pourraient périr, chaque automne, sous les coups de pales des rotors géants.
Une députée s'engage
Tandis que le Grand Conseil s'apprête à discuter, la semaine prochaine, de plusieurs modifications du plan directeur cantonal, notamment en matière d'installations de production énergétique, les opposants à l'éolien ont le vent dans le dos. «Notre association compte déjà une huitantaine de membres», se réjouissent Dieter Meyer, son nouveau président, et Bruno Köstinger, membre du comité. Respectivement professeur de biologie retraité et ancien syndic de Dirlaret, les deux hommes rappellent que leur mouvement avait commencé comme une amicale de randonneurs, passionnés de nature et de montagne.
«Aujourd'hui, nous avons été rejoints par des spécialistes et des juristes», se réjouit Dieter Meyer, qui a succédé, à la présidence de l'association, au pugnace Bernhard Aebischer, qui s'est retiré pour raisons professionnelles. Sauvez les Préalpes - Rettet den Schwyberg peut aussi compter sur la députée radicale au Grand Conseil fribourgeois Antoinette de Weck, qui siège au sein du comité.
L'«illusion» verte
«Entre 1984 et 1991, j'ai été chargée d'affaires pour Pro Natura, qui s'appelait alors Ligue fribourgeoise pour la protection de la nature», rappelle-t-elle. Bien que favorable à l'éolien dans l'absolu, elle estime que dans le cas du Schwyberg, l'apport énergétique de ces «usines électriques sur les Préalpes» sera bien trop faible pour justifier une telle ingérence dans le paysage. Afin de transporter les colosses au sommet de la montagne, une route d'accès devrait en outre être construite, rappelle-t-elle. Dans le canton de Fribourg, explique Dieter Meyer, la consommation d'électricité augmente chaque année de 1,3 %. Les 36 GWh par an générés sur le Schwyberg permettront à peine de couvrir cette croissance durant une année et demie, calcule-t-il.
«Rien qu'en utilisant des installations plus modernes pour l'éclairage public, on pourrait économiser quelque 500 GWh chaque année en Suisse», affirme le professeur retraité. Mais voilà: les économies d'énergie, tout le monde en parle, mais bien peu agissent...
Remplacer l'énergie nucléaire par de l'électricité verte? Une illusion, si l'on s'en tient à la petite échelle helvétique, estime Dieter Meyer. «Il faudrait 760 éoliennes comme celles planifiées sur le Schwyberg pour produire autant d'électricité que la centrale de Mühleberg», ajoute Bruno Köstinger. «Où va-t-on les construire?»
La solution désertique
Loin de défendre l'atome, les deux hommes - qui insistent sur le caractère apolitique de leur association - attirent l'attention sur le projet global Desertec. Affirmant que les déserts du monde absorbent, en six heures, assez d'énergie solaire pour couvrir la consommation de toute l'humanité durant une année, ses initiateurs préconisent l'édification d'un vaste réseau de centrales solaires dans l'hémisphère sud.
Commençons par montrer l'exemple à notre échelle, objecte Christophe Kaempf. «Produire de l'électricité sans impact sur l'environnement et le paysage, c'est malheureusement impossible. Il s'agit d'un choix de société», affirme-t-il. «Si nos ancêtres avaient tenu le même raisonnement que les opposants au projet éolien de Groupe E, aucune ligne de train n'aurait jamais été construite. Pourquoi dénaturer le paysage juste pour relier deux villages par une voie ferrée?»
Chacune des éoliennes de Groupe E Greenwatt permettrait de couvrir la consommation en électri- cité de 1000 ménages par année. «Ce n'est tout de même pas né- gligeable!», estime Christophe Kaempf. Il ajoute que le paysage du Schwyberg, tel que le défendent aujourd'hui les membres de l'association Sauvez les Préalpes - Rettet den Schwyberg, a été largement façonné par la main de l'homme.