SUISSE - Les promoteurs de lénergie éolienne ont bondi au créneau après la catastrophe de Fukushima. Ils entendent construire des centaines déoliennes, au mépris de notre patrimoine paysager unique. Il faut résister.
Par Benoît Aymon - Journaliste et créateur de l'émission "Passe moi les jumelles" de la Télévision suisse romande
Au sommet de son art et sous le coup de lémotion, Georges Baumgartner a trouvé la formule: «A Fukushima, nous sommes en train de vivre une catastrophe au ralenti.» Lactualité naime pourtant pas les ralentis et Fukushima, comme tant dautres tragédies, na pas tardé à sortir de nos écrans radars. Quelle soit opportuniste ou légitime, la récupération politique de Fukushima na toutefois pas fini de sinviter dans le débat. Le sortir du nucléaire est pour ainsi dire devenu consensuel, invoquant dans la précipitation un «recours massif» aux énergies renouvelables. Dans cette perspective, lénergie éolienne mérite un traitement particulier.
Les promoteurs de cette énergie pour le moins volatile ont tout naturellement sauté sur loccasion pour monter une nouvelle fois au créneau. Et de rappeler, toutes voiles dehors, quil est urgent de taguer notre territoire avec une garnison déoliennes. Si lon en croit Suisse Eole, il faudrait construire dici à 2030 entre 300 et 350 éoliennes en Suisse pour couvrir la moitié de la production de Mühleberg (lire notamment Le Temps du 8 avril). Compte tenu des caprices du vent, on veut bien les croire, même si ça reste bien évidemment à prouver.
Mais derrière la bataille des chiffres et des bonnes intentions, un des principaux acteurs du débat reste muet. Et pour cause, cest notre paysage. Depuis bientôt une vingtaine dannées, jai le privilège de sillonner notre pays de long en large. Je suis notamment frappé par le fait que nous détenons sans aucun doute un record du monde: le paysage suisse, cest le maximum de diversité dans un minimum despace. Une sorte de concentration dans la diversité. Hérisser notre paysage de plusieurs centaines déoliennes nest pas quune hérésie, cest une insulte à notre patrimoine.
Notre paysage, cest une richesse inestimable, pivot central de notre industrie touristique et ciment de notre identité nationale. Foncer tête baissée dans lengrenage éolien paraît dès lors suicidaire. Il est à cet égard surprenant de constater que les milieux qui vivent du tourisme se soient si peu profilés sur ce dossier. Un paysage tout bonnement sacrifié: pour sen convaincre, il suffit de se rendre en Espagne où des régions entières ont été littéralement massacrées par des champs déoliennes. La France en prend le chemin. Il nest pas inutile de rappeler à ce propos quà grands renforts de subventions européennes, des industriels peu scrupuleux ont prioritairement le souci de se remplir les poches. Sans oublier les maires qui sengouffrent dans la brèche: une éolienne sur son territoire, cest une occasion inespérée de renflouer les caisses de sa commune.
Si lon met dans la balance le rendement énergétique confidentiel dune éolienne et son impact majeur sur le paysage et je ne parle pas des voies daccès, cicatrices indélébiles, ni des nuisances sonores pour ses riverains rendons-nous à lévidence : limplantation déoliennes à grande échelle dans notre pays ne respecte pas le plus élémentaire des principes de proportionnalité. On pourrait compléter le tableau en rappelant que lénergie éolienne est une forme de colonialisme énergétique, écologique et économique des centres urbains sur nos campagnes.
Comme le soulignait récemment Marcel Maurer, président de la ville de Sion, lécologie ne doit en aucun cas être perçue comme une punition mais comme un plaisir. Bertrand Piccard va même jusquà prôner une écologie «sexy». Avant de parler déconomies dénergie trop souvent associées à des restrictions , commençons par privilégier lefficacité énergétique et la lutte contre le gaspillage. Rappelons avec force quil ne sagit pas forcément de consommer moins, mais de consommer mieux. Efficacité énergétique et lutte contre le gaspillage: avec ces deux bras de levier conjugués, on pourrait dans un délai raisonnable autrement dit bien avant 2030 ! se passer sans douleur dune centrale nucléaire comme Mühleberg.
On aura bien compris quil ne sagit pas de rejeter en bloc cette forme dénergie renouvelable. Mais il y a dautres pistes. La Ville de Genève sapprête par exemple à inaugurer le plus grand complexe solaire de Suisse, sans aucun impact sur le paysage (Le Temps du 17 mai). LAllemagne vient dinaugurer un champs de 21 éoliennes à 16 kilomètres de ses côtes. Là aussi, aucun impact sur le paysage. Alors, des éoliennes, pourquoi pas; mais pas nimporte où et surtout pas nimporte comment. Lénergie éolienne nest pas LA solution, ce nest quune modeste contribution à notre bilan énergétique. Pitié pour le paysage