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Revue de presse suisse


31.01.2013 - Les Alpes – Revue du CAS – SAC

Economiser avant de construire des parcs éoliens en montagne

ENERGIES RENOUVELABLES - En principe, le Club alpin suisse ne se prononce pas sur la politique énergétique de la Confédération. Cependant, il prend position sur la mise en œuvre de sa nouvelle orientation. En tant qu’avocat des montagnes, il exige d’être consulté lorsqu’il s’agit de constructions destinées à exploiter les énergies renouvelables. C’est surtout dans l’exploitation de l’énergie éolienne que réside un potentiel de conflits.

C’est clair comme le jour: si la révolution énergétique et l’abandon du nucléaire devaient se matérialiser, on n’évitera pas un développement massif de la domestication des énergies renouvelables (vent, soleil, eau). Les Alpes n’y échapperont pas: l’hydroélectricité a fait le plein des ressources disponibles, avec des optimisations planifiées ou en cours. Il existe encore un certain potentiel éolien et solaire. Le CAS, avocat des Alpes, surveillera les projets susceptibles de porter atteinte aux paysages sensibles: ainsi les éoliennes visibles de loin ou les captages de cours d’eau jusqu’ici épargnés.

Val Lumnezia, un cas d’école

Le futur parc national Adula inclut le haut du Val Lumnezia que dévalent les eaux tumultueuses du Glogn. Cette image romantique est menacée: l’entreprise Kraftwerke Zervreila AG (KWZ) envisage de capter ce torrent pour le conduire au lac d’accumulation de Zervreila afin d’en tirer un supplément de 100 gigawattheures (GWh) d’électricité. Ce n’est pas tout: dans le bas de la vallée, l’entreprise valaisanne Altaventa AG s’est associée à EW Zürich pour planifier le (méga) parc d’éoliennes Surselva autour de l’Um Su (2357 m), un sommet très apprécié des randonneurs à skis. Le projet prévoit 40 unités susceptibles de produire un total annuel de 170 GWh. Cela ferait plus du quadruple des 40 GWh produits par le plus grand parc actuel, celui du Mont Crosin. En comparaison, la centrale nucléaire de Mühleberg a produit 2605 GWh d’électricité en 2011.

Les opinions divergent dans le Val Lumnezia. Certains préféreraient le captage du Glogn à un couronnement ronflant de l’Um Su. Pour d’autres, les emplois et les redevances générés par le parc éolien ne seraient pas à dédaigner pour Lumbrein, une modeste commune de montagne: l’entreprise estime sa contribution potentielle à 1 million de francs annuels. Un soulagement pour une collectivité qui a participé récemment au financement d’une installation d’enneigement artificiel sur le domaine skiable d’Obersaxen-Vella. Coût: 10 millions de francs. En plus, il y faut de l’eau et beaucoup d’électricité.

Espaces vierges sous pression

Les énergies renouvelables sont au centre d’une vive polémique en Suisse. Depuis l’annonce par la conseillère fédérale Doris Leuthard de l’abandon du nucléaire et de la mise en place de la stratégie énergétique 2050, les Alpes sont l’objet de toutes les convoitises: c’est là que sommeille un potentiel d’énergies renouvelables encore inexploité, principalement le soleil et le vent. Ces deux sources devraient fournir un quart du courant électrique d’ici à 2050. Les énergies renouvelables devraient couvrir au moins le déficit causé par l’abandon du nucléaire.

Ce sont les installations photovoltaïques qui posent le moins de problèmes aux associations de protection de l’environnement. A condition qu’elles ne colonisent que les infrastructures existantes, les toits ou les paravalanches. En revanche, l’exploitation des dernières eaux libres se heurte à une violente opposition. Le géologue Andri Bryner par exemple, de l’organisation de protection des eaux Aqua Viva – Rheinaubund, est d’avis que l’abandon du nucléaire ne devrait pas entraîner la réalisation hâtive de projets hydrauliques écologiquement insensés. Il écrit dans la revue Natur und Mensch: «La crainte d’un défaut d’approvisionnement doit susciter de meilleures réponses qu’une augmentation de la production au détriment de petits cours d’eau encore libres qui donnent leur caractère aux paysages des montagnes suisses.»

L’une des propositions les plus explosives du projet Energie 2050 mis en consultation à fin septembre 2012 consiste à exiger des cantons la délimitation de zones d’exploitation d’énergies renouvelables. La construction d’installations y serait soumise à une procédure accélérée d’autorisation. La Loi sur l’énergie devrait être révisée au sens que l’exploitation d’énergies renouvelables aurait, dans une pesée des intérêts, un poids équivalent ou supérieur à celui de la protection de l’environnement et du paysage. Il n’y a rien de bon à en attendre, et cela montre bien qu’il faut s’attendre à de fréquents conflits entre le développement des énergies renouvelables et la protection de la nature, du paysage et des eaux. Le CAS examinera au regard de ses Lignes directrices les interventions prévues dans les régions encore non équipées des Alpes ou du Jura. Lorsqu’il le jugera nécessaire, il s’opposera à l’installation de parcs éoliens, de lignes à haute tension ou d’aménagements hydroélectriques.

Une altération saisissante des paysages

Pour rappel: à l’horizon 2030, l’Office fédéral de l’énergie (OFEN) prévoit de couvrir environ 2% des besoins d’électricité du pays avec de l’énergie éolienne. Suisse Eole, organisation de la branche et partenaire de SuisseEnergie, avance des objectifs ambitieux en estimant que cette participation pourrait dépasser 3% en 2020 et 10% en 2035 en cas de réalisation accélérée des projets.

L’introduction de la rétribution à prix coûtant (RPC) favorise le développement de l’exploitation de l’énergie éolienne en subventionnant les tarifs de reprise du courant. Il en est résulté un boom de soumissions de projets, ce qui entraîne actuellement un engorgement des procédures d’autorisation. La planification de parcs éoliens est retardée par des avalanches d’oppositions et de recours. Dans le cas du Val Lumnezia, on a vu naître un important mouvement d’opposition au nom de la Communauté d’intérêts Sezner-UmSu-Grenerberg. Il ne s’agit pas que de sauvegarder le paysage, mais aussi d’éviter aux oiseaux migrateurs le risque que leur font courir les pales des éoliennes.

Il s’agirait donc maintenant d’exploiter l’énergie éolienne à des endroits jusqu’ici tabous et vierges d’installations techniques. Pour l’essentiel, cela concerne les Alpes qui sont la région fétiche du CAS. Soumis à forte pression, le Comité central du CAS a publié à fin août 2012 une prise de position intitulée «Energies renouvelables dans l’arc alpin». Il y définit des lignes directrices claires. En règle générale, le CAS ne s’exprime que sur des projets touchant les régions situées au-dessus de 1400 mètres d’altitude dans le Jura et les Alpes. Pour y refuser la mise en place d’installations exploitant les énergies éolienne, hydraulique ou solaire en l’absence de constructions ou d’équipements existants.

Interdiction des chauffages électriques

Le CAS ne mise pas que sur les interdictions, mais aussi sur des mesures destinées à limiter le réchauffement de l’atmosphère terrestre à 2 °C (au-dessus de son niveau antérieur à l’industrialisation) d’ici à 2050. Cela ne sera possible que si les matières fossiles sont remplacées systématiquement par d’autres sources d’énergie, de pair avec une augmentation soutenue de l’efficacité énergétique. Les parcs éoliens dans les régions inhabitées de nos montagnes seraient superflus si l’on économisait le courant électrique. C’est pourquoi, dans ses déclarations de principe, le CAS met l’accent sur les mesures d’économie d’électricité et sur l’efficacité énergétique. En Suisse, quelque 40% du courant électrique sont aujourd’hui gaspillés en pure perte. C’est presque la moitié de la production des cinq centrales atomiques du pays. En premier lieu, il convient de remplacer les chauffages à résistances électriques dont les entreprises électriques faisaient une promotion effrénée dans les années 1970 et 1980, surtout dans les régions de montagne.

Les chauffages électriques domestiques sont au nombre d’environ 230 000, et leur consommation de courant se monte à 3 térawattheures (TWh). Dépassant la production 2011 de la centrale de Mühleberg, cela représente 5% de l’ensemble de la consommation nationale (60 TWh). Le remplacement de ces chauffages est une revendication ancienne, reprise dans une motion adoptée en octobre 2012 par le Conseil national: le Conseil fédéral est invité à présenter une loi fixant à 2025 le délai de remplacement des chauffages à résistances par des systèmes plus favorables à l’environnement. Il faudra aussi remplacer les chauffe-eau électriques, qui consomment 2,6 TWh supplémentaires. Parmi les autres dévoreurs d’énergie: les pompes de circulation inefficaces (1,2 TWh) et les appareils (de divertissement surtout) en mode veille.

Dans notre pays, la part la plus importante de la consommation d’énergie procède du chauffage des habitations. 70% des bâtiments nécessitent un assainissement thermique, et les appareils ménagers gourmands (armoires frigorifiques, machines à laver la vaisselle et le linge) doivent être remplacés par des modèles plus efficaces.

Gallus Cadonau, de la Greinastiftung, exige que l’on n’autorise plus que la construction de maisons au bilan énergétique neutre ou positif. Ces dernières sont des «usines» produisant davantage d’énergie qu’elles n’en consomment. A la fin août 2012, une coalition d’associations de protection de l’environnement, de mouvements politiques et de cercles de l’économie a lancé une initiative visant à l’utilisation efficace de l’électricité. Son texte déclare qu’il est préférable de l’économiser plutôt que de couvrir le pays d’éoliennes et de transformer chaque cours d’eau en usine hydroélectrique. Le CAS salue cette initiative qui reprend les termes fondamentaux de sa politique énergétique.

Des intérêts difficilement conciliables

Le Club arc alpin (CAA), qui regroupe les huit associations de sports de montagne de l’arc alpin, a voté à son assemblée de septembre 2012 à Poschiavo une résolution de politique énergétique. Elle met aussi en évidence les conflits d’intérêts où se débattent les membres du CAA: d’une part, il s’agit de développer activement l’exploitation des énergies renouvelables afin d’en terminer avec «les risques incalculables de l’énergie nucléaire». D’autre part, la contribution de l’espace alpin à la révolution énergétique entre en conflit avec sa fonction de base d’exploitation touristique et avec la nécessité de préservation de ses paysages et de ses ressources naturelles en tant qu’écosystème d’ensemble.

Voilà. Le conflit d’intérêts est servi. Aux armes!

Les Alpes – Revue du CAS – SAC – No 1 Janvier 2013

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